POLITIQUE: Il y eut le temps de "la fin de l’histoire". Les analystes disent que voici celui de la mondialisation. Ils diffèrent sur ses conséquences.
PAR HUBERT VEDRINE
Ordre mondial ou désordre global? Système hégémonique ou anarchique? Dans quel monde vivons nous, cinq ans après la bouffée d’idéalisme provoquée par la révolution des années 1989-1991 ? Il n’est plus question de " fin de l’Histoire ". Avec les réalités est revenu le temps des analystes. Tous s’accordent sur une novation monumentale, la mondialisation. Celle-ci résulte plus de deux siècles d’inventions technologiques que de la fin de la parenthèse Est-Ouest; et plus de la transmission instantanée des informations, et de l’interconnexion des marchés financiers depuis le début des années 90 que de la chute du Mur. Cela étant posé, les analystes divergent sur les conséquences.
Pour Henry Kissinger, réaliste classique, "le nouvel ordre ressemblera plus au système international des XVIIIe et XIXe siècles" qu’aux règles rigides de la guerre froide (1). Il voit un équilibre s’établir entre cinq ou six grandes puissances: Etats-Unis, Russie, Chine, Japon, Europe, Inde.
Pour Gabriel Robin, réaliste traditionaliste, il
n’y aura d’universalisme qu’assis sur des identités fortes. Or "il
n’y a pas dans le monde d’autres centres de décision que les
nations (2). Ce que l’Europe, à l’évidence pour lui,
n’est pas. D’autres auteurs doutent fort de ce retour aux relations internationales
de jadis tant les Etats, qui en étaient les fondements, sont minés
de l’intérieur de l’extérieur et par les remèdes
la coopération internationale - censés guérir leur
anémie !
Un Sentiment d’anarchie
Pour le Japonais Kenichi Ohmae, la cause est entendue: I’Etat-nation est condamné a éclater en régions (3). Pascal Boniface (4) et Philippe Delmas (5) surenchérissent sur les faiblesses des Etats actuels. Ils ont trop proliféré pour être efficaces (près de 190) et leur ingouvernabilité les rend dangereux.
La plupart des conflits récents ont été des guerres de sécession ou de désagrégation interne. Philippe Delmas soutient, sans nul paradoxe, que l’utopie juridique, cette fuite en avant dans un droit international bien intentionné, mou et vague, rogne les pouvoirs régaliens des Etats sans rien leur substituer de stable. Et c’est une autre illusion, selon lui, de croire que le marché mondial, qui ne connecte par ses flux que la partie déjà économiquement intégrée de chaque société, assure la sécurité et la paix.
Pascal Boniface, lui, s’inquiète de l’"helvétisation du monde", de ce refus des responsabilités, de cette aspiration des peuples au cocooning stratégique qui peut laisser la planète sans gouvernail. La véritable question, affirme-t-il, est de savoir si la puissance est encore désirée aujourd'hui par les peuples et par les gouvernements " Il en doute. Et il redoute ce vide. Ghassan Salamé (6) voit lui aussi la mondialisation s'accompagner d'une déperdition de puissance. Un sentiment d'anarchie, de "Moyen Age sans empereur ni pape ", pour reprendre le mot de Pierre Hassner, ressort de ces fresques.
Le lecteur s'étonnera qu'aucun de ces ouvrages n'évoque les nouvelles hégémonies potentielles, et d'abord l'américaine, qui, pour être plus économique que stratégique, ne s'en renforce pas moins chaque jour sous l’impulsion d'un Clinton parfaitement déterminé sur ce point.
Quelles seraient les autres puissances dominantes? L'Asie? Oui, mais pour plus tard. L’Europe ? Presque aucun de ces analystes ne la voit partie pour changer le monde. C'est d'ailleurs un des points faibles de ces ouvrages, car on ne peut exclure que la monnaie unique donne à l’Europe l’influence et la stature de ses ambitions
Autre manque: les réformes du système onusien et du G7, pourtant. à l'évidence, indispensables, ne sont ni envisagées ni étudiées Seul Thierry de Montbrial, dans sa limpide "étude du temps présent " (7), imagine une organisation principe de subsidiarité. Mais comment "élargir" le Conseil de sécurité ou le sommet des Sept, les rendre plus légitimes en y faisant entrer des pays du Sud, tout en présentant ou en restaurant leur efficacité ? Si l'on ne sort pas de ce dilemme, nous aurons et la mondialisation concasseuse, et l'hégémonie américaine, et les désordres. Cela mériterait vraiment que la France et l'Europe aient plus d'idées sur la question.¾
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| 1. Henry Kissinger, "Diplomacy", 1994, à paraître en français à l’automne chez Fayard. |
| 2. Gabriel Robin, "Un monde sans maître", Odile Jacob, 1995. |
| 3. Kenichi Ohmae, "De l’Etat-nation aux Etats-régions", Dunod, 1996. |
| 4. Pascal Boniface, "La Volonté d’impuissance", Seuil, 1996 |
| 5. Philippe Delmas, "Le Bel avenir de la guerre", Gallimard, 1995 |
| 6. Ghassan Salamé, "Appels d’Empire", Fayard, 1996 |
| 7. Thierry de Montbrial, "Mémoire du temps présent", Flammarion, 1996 |