Emmanuelle Emeraud 
Maîtrise FLE – Année 2000

 

LES PHASES D’ACCULTURATION :

Un exemple avec Solenn Bardet dans 

Pieds Nus sur la Terre Rouge


 
 

Cours UV4a de Mr CHEVREL

Université de NANTES

 
 

SOMMAIRE

INTRODUCTION

1-Définition des conditions d’acculturation de Solenn Bardet dans Pieds nus sur laterre rouge

A-Définition de l’acculturation

B-Rappel de l’histoire de Pieds nus sur la terre rouge

C-Les conditions d’acculturation

2-Les conditions d’acculturation

A-Représentation schématique des phases d’acculturation 

B-Le rôle des blancs comme évaluateurs de l’acculturation

C-Une intégration réussie

3-Le rôle du langage dans le processus d’acculturation

A-La barrière de la langue

B-Le désir de communication

C-L’aisance de la communication, l’aisance de l’intégration

CONCLUSION

ANNEXE

BIBLIOGRAPHIE

INTRODUCTION

En France, à l’heure du développement et de la mondialisation, Solenn Bardet rêve de rencontrer les réalités d’une autre vie. L’Afrique est son point d’atterrissage, les Himbas les acteurs de son avenir.

Quel bouleversement mental peut se produire chez une jeune française lorsqu’elle choisit de partir vivre auprès de l’une des ethnies les plus ancestrales de l’Afrique ? 

Nous nous intéresserons d’abord aux conditions très particulières de son acculturation. Puis nous traiterons ensuite des phases et des changements que ces conditions entraînent. Ce qui nous amènera à évoquer plus particulièrement le rôle du langage dans un tel processus.


 
 

1-DEFINITION DES CONDITIONS D’ACCULTURATION DE SOLENN BARDET DANS PIEDS NUS SUR LA TERRE ROUGE

A partir des travaux de JW Berry, nus définirons l’acculturation puis nous nous intéresserons plus particulièrement aux conditions de Solenn Bardet présentées dans son récit Pieds nus sur la terre rouge.

A- Définition de l’acculturation

Le terme «acculturation », formé à partir du latin ad qui exprime le rapprochement, a été proposé dès 1880 par les anthropologues américains. Les anglais lui préfèrent le terme de «cultural change », les espagnols celui de «transculturation » et les français l’expression d’interpénétration des civilisations. Mais le vocable nord américain finit par s’imposer.
En 1936, Redfield, Linton et Herskovits définissent l’acculturation comme l’ensemble des changements culturels résultant des contacts directs et continus entre deux culturels indépendants ; Vue dans cette optique, l’acculturation apparaît comme un phénomène se réalisant au niveau des groupes. Cependant, depuis l’article de Graves(1967), il y a eu extension du concept à la dimension de l’individu. A ce deuxième niveau, le terme d’acculturation englobe également les changements psychologiques se produisant chez le ou les individus en phase d’acculturation.

Ai travers du récit de Solenn Bardet, nous nous intéresserons aux conditions particulières de cette jeune française qui part seule à la rencontre des Himbas. 

B- Rappel de l’histoire contée dans Pieds nus sur la terre rouge

Solenn Bardet a dix-huit ans quand elle part en Afrique seule avec ses rêves et son sac à dos.

Elle se retrouve à Windoek, capitale de la Namibie et discute avec un coopérant rencontré à l’alliance française qui lui montre les photos de son dernier safari. Sur le papier, une femme, la peau rouge, luisante comme du beurre, sourit au photographe. Elle n’est vêtue que d’une petite peau de chèvre qui lui ceint les reins. Sur ses cheveux, nattés et enduits de la même couleur rouge, est posée une coiffe en cuir qui fait penser aux oreilles d’une vache. De lourds colliers en métal pendent sur sa poitrine. Son regard est tendre et doux. C’est une femme Himba. Elle vit dans la Kaokoland, tout au nord de la Namibie, l’endroit le plus reculé du pays. Le sourire de cette femme est un appel pour Solenn Bardet qui décide alors de partir rencontrer cette tribu, l’une des dernières d’Afrique, avec qui aucun blanc n’a jamais vécu jusqu’alors.

Elle part en stop et arrive à Opuwo, «la fin » en langue herero, celle des Himbas. Dernière ville avant de s’engager dans les terres arides du Kaokoland à la rencontre des Himbas pour ce qui sera, comme elle l’écrit p-18, «la plus grande aventure de sa vie ».

C- Les conditions d’acculturation

Pour fixer les conditions d’acculturation de Solenn Bardet, nous partirons des travaux proposés par JW Berry. 

Il est important d’après lui de définir les forces en présence. Notre étude présente le cas très particulier d’un individu face à un groupe.

JW Berry propose un tableau qui permet d’identifier les principaux types de force selon deux dimensions : la volonté de contact et la mobilité.

 
VOLONTE 
   DE          CONTACT
MOBILITE
VOLONTAIRES
NON VOLONTAIRES
SEDENTAIRES
Groupes ethniques
Autochtones
MIGRANTS
Immigrants (permanents)
Résidents (temporaires)
Réfugiés

D’après ce tableau, le groupe des Himbas qui est sédentaire et non- volontaire constitue le groupe des autochtones. Dans notre étude, il est considéré comme le groupe dominant, c’est à dire celui qui a une influence sur l’individu en phase d’acculturation.

D’après JW Berry, un aspect important entre dans la description du groupe dominant : les Himbas ne représentent pas une société multiculturelle ; ils n’ont que très peu de contact avec les blancs, rangers ou touristes. Mais comme nous le verrons dans la deuxième partie, cette micro-société est tolérante, paradoxalement à ce que décrit JW Berry, vis à vis de la culture de Solenn Bardet. 

D’après le même tableau, celle-ci est résidente, c’est à dire qu’elle appartient à un groupe non permanent qui a choisit de migrer.

JW Berry met en avant l’importance des conditions et des changements économiques et sociaux lors du processus d’acculturation. Lorsqu’elle arrive chez les Himbas, l’autonomie sociale et financière de Solenn Bardet est très réduite.

Elle arrive seule, en stop. Elle est jeune et c’est une fille. Elle ne parle que l’anglais et le français. La langue est notamment un facteur de dépendance sociale à laquelle elle n’est pas habituée en France. Très peu de Himbas ont été à l’école et très peu connaissent ne serait- ce que quelques mots du français ou de l’anglais. Si bien qu’elle est dépendante au niveau et par là relationnel. Lorsqu’elle décide par exemple de se présenter au grand chef Vetamuna pour lui demander d’établir son campement sur son territoire, elle est subordonnée à un interprète qui joue plus que son rôle :

« Je m’apprête à entamer mon discours lorsque Kovera, supposé tenir le rôle de l’interprète se plante devant le chef et lui déclame une longue tirade. (…) Impatiente, je secoue le brasde mon interprète :

- Dis-lui que je suis venue…

- C’est fait, je lui ai tout dit.

- Ah ! Mais dis-lui quand même que…

- Ca y est, je te dis, je lui ai parlé. » (p-53)

Cette dépendance sociale est accentuée par sa dépendance économique. Elle n’a que trois mille francs en poche lorsqu’elle arrive en Namibie, si bien qu’elle écrit p-71 :

« Ma situation n’est pas facile. Elle est même précaire, car je suis totalement dépendante de la pitié et de la générosité des autres. (…). Je suis une enfant, je suis seule et je n’ai rien. »

Des changements biologiques et physiques accompagnent également les conditions de son acculturation. Le bush est un milieu très spécifique et radicalement différent de la France. Solenn Bardet doit s’habituer par exemple à un nouvel habitat constitué de petites huttes en terre ou d’une tente ou simplement de son sac de couchage. Elle doit également s’habituer à une nouvelle alimentation élaborée le plus souvent de lait et de maïs et parfois d’un morceau de viande très cuite au feu de bois.

Ces changements peuvent engendre de nouvelles maladies auxquelles elle doit faire face dans de nouvelles conditions sanitaires. p-146, elle évoque une douleur très particulière aux fesses et explique :

« Ca fait mal, ça prend du temps, et c’est loin d’être évident dans un endroit ou les instants d’intimité sont si rares. »

Des changements culturels accompagnent évidemment ces changements socio-économiques et biologiques. Comme nous l’avons vu, la langue (thème que nous développerons plus largement dans la troisième partie) est une des premières complexités. Le herero appartient à une famille éloignée des langues indo-européennes si bien que les mécanismes sont très différents.

La religion, la conception du monde des Himbas représentent également des changements culturels radicaux. 

Si l’on se réfère à l’analogie de l’iceberg établie par Robert Khols, il existe deux niveaux de culture :

- l’artéfact, que l’on peut observer de l’intérieur et que représentent les comportements, la langue et les coutumes.

- et l’inconnu qui est caché et qui s’articule autour du système des valeurs, des normes et des modes de pensée, de la vision du monde. L’inconnu est souvent inconscient pour l’individu.

De cette analogie résultent deux mécanismes d’approche de la culture de l’autre L’ethnocentrisme est un mécanisme qui revient à juger des phénomènes culturels de l’autre à partir des phénomènes immergés de sa propre culture. Le mécanisme de décentration privilégie l’ouverture interculturelle et amène à essayer de reconstituer la logique du système de référence cible et d’échapper à celui de départ.

Nous verrons dans la deuxième partie avec quelles orientations Solenn Bardet aborde la culture des Himbas.

Aux conditions sociales, économiques, biologiques et culturelles, on peut ajouter les conditions psychologiques de l’individu qui sont essentielles et définitives en ce qui concerne son adaptation.

Depuis qu’elle est petite, Solenn Bardet se nourrit des récits d’Elizabeth Eberhardt et de Lawrence d’Arabie. Elle rêve de l’Afrique depuis dix-huit ans avant de partir réellement vers ce dont elle s’est fait une image. En outre, elle a une formation de géographe (un an d’études universitaires). Elle a effectué à l’âge de seize ansun voyage, seule,à San Francisco qui a attisé son désir et lui a prouvé sa capacité à partir seule.

Solenn Bardet arrive avec ses habiletés, ses savoir-faire, ses idées sur l’Afrique et surtout une très grande motivation, une volonté inébranlable et une grande ouverture d’esprit. La deuxième partie nous informera sur le cheminement mental et les changements psychologiques qui interviennent lors du contact réel avec l’autre culture.

2 - LES PHASES D’ACCULTURATION DE SOLENN BARDET

Solenn Bardet reste environ six mois en Namibie. Au cours de cette période, les lieux et les gens qu’elle rencontre constituent des étapes de son acculturation. Pour éclaircir ces phases d’acculturation, nous avons tenté de réaliser un schéma qui révèle ses périodes et ses nuances de bien-être ou au contraire de grande détresse. Nous essayerons grâce à ce schéma d’analyser les manifestations et les causes de ces différents sentiments.

A-Représentation schématique des phases d’acculturation de Solenn Bardet

(voir le schéma en annexe)

Nous avons eu des difficultés pour établir une échelle de graduation entre les différentes sensations de Solenn Bardet. En effet, peut-on considérer que la sérénité qu’elle décrit à la fin est plus ou moins «positive »que la joie intense des débuts à Omirora ?Pour résoudre cette question, nous avons privilégier l’écart entre deux sentiments. Autrement dit nous avons voulu faire ressortir les périodes très intenses et celles un peu plus calmes.

Il est remarquable de noter qu’à peu près systématiquement, une période «positive ou négative engendre son contraire. Ainsi à Opuwo, le temps s’étire et la sérénité laisse peu à peu place au laisser-aller et à la lassitude. De même à Omirora ou une grande remise en question succède à l’euphorie.

Le phénomène d’acculturation génère une instabilité profonde. Le schéma représente l’instabilité de longue durée, mais celle-ci est présente dans l’instant et particulièrement au début. Solenn Bardet écrit p-71 :

« Etrange, la rapidité avec laquelle je passe d’un état d’esprit à un autre. (…) En quelques secondes, je passe d’un état de béatitude et de profond contentement à un ennui presque insoutenable. »

Le processus d’acculturation fait appel à de nouvelles sensations jusque là ignorées.

L’individu en phase d’acculturation ouvre ses portes à tout ce qui peut se produire en lui si bien qu’il est dans période extrêmement vulnérable. Tous les sentiments sont accueillis ce qui génère l’instabilité. Solenn Bardet écrit p-71 :

« Sans doute y-a-t-il tellement de choses nouvelles à apprendre et à ressentir dans ce monde étranger que je n’arrive pas à gérer les sensations et les sentiments qui me traversent, si fugitifs. »

Dans le temps, le mouvement d’instabilité s’atténue et tend vers un équilibre. L’individu s’est forgé de nouveaux repères qui lui permettent de tenir le cap dans ce monde nouveau, de ne pas se perdre. p 193, Solenn bardet confie :

« Le seul repère immuable : moi-même. Je commence tout juste à en saisir la valeur. »

B-Le rôle des blancs comme évaluateurs de l’acculturation

Au cours de son expérience, Solenn Bardet rencontre des étrangers, des blancs. Comme ils véhiculent les mêmes codes qu’elle, ils permettent d’évaluer l’état de son acculturation par rapport à la culture Himba et par rapport à sa propre culture. Quatre rencontres sont ainsi remarquables.

La première occurrence caractéristique est celle d’un homme blanc qui n’existe pas. Cette anecdote se déroule au moment ou elle est à Omirora, isolée de tout contact avec une autre culture que celle du petit groupe de Himbas chez qui elle vit. Des Himbas lui parlent d'un homme blanc qui vivrait aux alentours. Cette nouvelle fait surgir en elle des souvenirs d'Europe et elle se met en alerte afin de retrouver cet homme et toute l'image qu'elle se crée de lui. Cet épisode lui fait comprendre comment elle s'éloigne de ses racines, comment elle commence à se déprendre de sa propre culture. Elle écrit p-126 :

"Mes racines me manquent donc tellement ? Je me sens perdue. Vidée. Dépouillée. L'impression d'avoir perdu ma place ma société en essayant de découvrir celle desHimbas."

Elle voulait trouver en l'homme blanc une reconnaissance d'elle-même par rapport à sa société.

Elle trouve cette image lors de sa rencontre avec Patt, un ranger chargé de veiller sur les réglementations du bush en ce qui concerne les grands animaux et les territoires. Patt joue également un rôle d'évaluateur. Solenn le rencontre une première fois avant d'aller avant d'aller vivre auprès des Himbas puis elle le retrouve ensuite. En revenant du campement d'Omirora, elle écrit p-182-183 :

"Pour la première fois, j'ai le sentiment de l'intéresser réellement, pour ce que je suis. Avant, je n'étais pas grand-chose."

Elle comprend qu'elle est entrée dans un nouvel univers, le même que celui de Patt, c'est à dire un univers quelque peu en marge. En marge par rapport aux Himbas et par rapport à la société occidentale. Elle écrit p-182-183 :

"Dans tous les yeux, le reflet que l'on merenvoie de moi-même me montre que j'ai changé."

Lors d'une troisième rencontre p-190-191, elle évalue l'ampleur de ce changement. Un groupe de touristes français l'invitent à dîner. Au cours du repas, elle prend la mesure de ce qu'elle a pu perdre des habitudes de sa propre culture :

" Les questions fusent. Je ne connais pas les termes pour leur répondre.(...). Je suis et mal à l'aise en même temps. Pourtant je sais ce que je dois faire. Je connais les gestesque je dois effectuer. Les conversations de politesse, un sourire par-ci, par-là. Je savais faire avant."

Le processus d'acculturation engendre la maîtrise de nouvelles habiletés, de nouveaux savoir-faire aux dépends parfois de ceux qui précédaient :

" Guindée sur ma chaise, je me sens terriblement gauche en prenant ma fourchette. (…). J'ai abandonné ma fourchette pour manger avec les doigts."(p-190-191)

De même p-136, lorsqu'elle doit tuer une pintade :

"Je me sens gauche. Mis à part les mouches que j'écrasais avec un crayon contre la fenêtre du salon, les jours de pluie, dans la maison de mon grand-père, je n'ai jamais tué aucun animal. (…). D'un coup sec et rageur, je tranche le cou de la volaille. Le sang gicle. Mon couteau n'est pas aiguisé, je dois m'y prendre à plusieurs reprises pour détacher la tête. La lame crisse contre les tendons. Je plume la bête avec frénésie. Déjà, je me sens mieux."

Cet épisode avec les touristes lui fait prendre conscience de sa démarche. Les touristes essayent de s'informer sur les façons de vivre des Himbas en posant des questions qui appartiennent à leur propre système de codes :

" Quelsystème religieux ont-ils ?

Est-ce qu'ils se marient par amour aussi ?

Quelles relations ont les pères avec leurs enfants ?"

Ils ne réfléchissent au système himba qu'en s'appuyant sur leur propre grille. Solenn Bardet n'a pas la même démarche ; Elle essaye d'avantage de se fondre à la logique du système himba. Par un phénomène de décentration, elle vit plus qu'elle n'analyse :

"Je pourrais parler du sourire d'Omuniangue, de la façon dont il allume sa pipe en faisant sauter sa petite fille sur ses genoux, ça oui. Mais leur conception de l'amour? Quelle question ! Ils aiment comme vous et moi."

Au cours du repas, elle réalise le chemin qu'elle a parcouru :

"Je vis entre deux mondes, et je ne sais plus auquel j'appartiens. Les touristes représentent l'univers dont je suis issue, je le comprends mais je ne me m'y reconnais plus. Je suis beaucoup plus à l'aise avec les Himbas, mais là, je ne comprends pas tout. Le voyage enfouit les repères du passé sous les empreintes instables du présent.(… ) Les touristes me déposent à Opuwo. Ils continuent leur voyage vers le sud. En les regardant partir, un léger pincement au cœur. Ils emportent avec eux la dernière parcelle de ce monde que j'ai laissé en France."

Sa quatrième rencontrenotable est celle de Thomas, un géographe venu étudier les conséquences que pourraient avoir la construction éventuelle d'unbarrage à Epupa. Avec lui, la période est plus stable. Ils se comprennent, ils ont les mêmes codes. Thomas lui renvoie une image en phase, harmonieuse d'elle-même.

A quel résultat aboutissent ces phases d’acculturation ?

C- Une intégration réussie

Le terme adaptation est généralement employé pour rendre compte à la fois du processus d'acculturation et de son résultat. Selon JW Berry, il existe quatre stratégies d'adaptation (processus)dont résultent quatre modes d'acculturation (résultat). Pour les étudier, deux problèmes fondamentaux doivent être examinés, l'un se rapportant au maintien et au développement d'une identité ethnique distincte au sein de la nouvelle société, l'autre se rapportant au désir de contact interethnique entre sa propre culture et celle de la nouvelle société. Ces problèmes peuvent être abordés à l'aide de deux questions : est-il important de conserver son identité culturelle et est-il important de chercher à établir des relations avec l'autre groupe ? A ces questions, il est possible de répondre "oui" ou "non" et d'aboutir à quatre modes d'acculturation : l'assimilation, l'intégration, la séparation et la marginalisation. Le tableau suivant est un résumé de ces possibilités.
 

 

Tableau sur document papier

Solenn Bardet cherche à être au plus près des Himbas, à vivre avec eux, à "se fondre en eux", à les comprendre de l'intérieur. En ce qui la concerne, nous pouvons répondre oui à la deuxième question. De même elle conserve son identité culturelle. Elle explique p-229 : 

"Je ne cherche pas à devenir Himba. D'ailleurs, dussé-je vivre ici cinquante, je ne le deviendrais jamais. Est-ce cette possibilité qui m'a appris à accepter qui je suis et d’où je viens ?"

D'après le tableau de JW Berry, c'est bien un phénomène d'intégration qui a eu lieu. Les Himbas y jouent d'ailleurs un rôle majeur.

Ils cherchent à l'intégrer en lui constituant par exemple un "erembe", la petite coiffe qui surplombe la tête des femmes et qui leur permet d'approcher les vaches pour les traire. Comme les femmes de la tribu, Solenn Bardet effectue cette tâche.

Les Himbas cherchent également à l'intégrer par la langue.p-114 Omuniangue, le chef de la tribu d'Omirora, demande à Solenn de lui enseigner chaque matin dix mots de français contre dix mots de herero pour pouvoir communiquer. Cette intégration va jusqu'à une adoption désirée par Omuniangue :

"Tu n'as pas de parents ici. Si tu le veux bien, je serais ton papa. Tu pourras me demander tout comme àun père. Je te traiterai de la même façon que Vakatoua. Katjaimba s'occupera de toi comme une mère."

Si les Himbas cherchent à l'inclure dans le déroulement de la vie de la tribu, ils tiennent compte de sa différence. Solenn Bardet donne un exemple p-120 :

"Vakatoua tient à ce que je garde ma chemise et mon jean sous la peau de chèvre. Etrange, pour quelqu'un qui est habitué à vivre la poitrine nue. (…). Elle m'a un jour demander à voir mes seins. Elle est restée plusieurs minutes à les palper, comme fascinée, puis elle a soigneusement reboutonné ma chemise et m'a recommandé de les garder cachés."

Solenn Bardet s’est finalement intégrée à la société des Himbas par différents moyens. Nous verrons de quelle manière le langage supporte cette intégration.

3- LE RÔLE DU LANGAGE DANS LE PROCESSUS D'ACCULTURATION

Chez un peuple aussi différent et aussi éloigné que celui des Himbas, les manières d'accéder à la culture de l'autre sont très diverses. Le langage et les moyens de communication sont des vecteurs de la culture. S'y habituer, les comprendre et les pratiquer, c'est pouvoir partager la culture de l'autre.

Les périodes que Solenn Bardet connaît vis à vis du langage sont caractéristiques de ses phases d'acculturation.

A-La barrière de la langue

La langue française et le herero sont particulièrement éloignées. Le français est une langue écrite avec un système de prononciation qui échappe à celle du herero. Comme Solenn Bardet l'explique p-60, finir un mot sur une consonne par exemple n'est pas dans les habitudes de prononciation. Ainsi les Himbas n'arrivent pas à dire son prénom et l'appelle Solena. Le herero est une langue orale. Si bien que pour que chacun apprenne la langue de l'autre, il n'y a pas de passage par l'écrit. Ceci est très différent de l'apprentissage occidental d'une langue étrangère. 

Au début, la langue constitue une barrière. Elle explique p-67 :
"C'est tellement frustrant de ne pas comprendre ce qui se dit, surtout lorsqu'on me parle."

Mais plus qu’une langue, c’est tout un système de communication auquel elle doit s’habituer. Au début de son processus d’acculturation, elle ne parvient pas à comprendre leur attitude.p-67, elle écrit :

« Lorsque je suis seule, il arrive fréquemment que les Himbas s’énervent contre moi, parce- que je ne réagi pas. Ils me crient leurs mots étranges dans la dans la figure, comme si j’étais sourde. Je n’ai alors souvent aucune idée de ce qu’ils peuvent bien me raconter. »

B- Le désir de communication

Peu à peu, elle se dégage du sens des mots pour accéder à une communication plus relationnelle. Comme l’explique Martine Adballah- Pretceille dans Diagonales de lacommunication interculturelle (p-17), «communiquer, c’est échanger des informations en s’appuyant sur des codes, mais c’est aussi entretenir une relation, située elle-même dans un contexte, dans un temps et dans un lieu. (…). Il ne s’agit plus d’élaborer ou de connaître des grammaires culturelles établies à partir de nomenclatures mais de percevoir les différentes figures de l'altérité au sein même de la communication. »
p-107, Solenn Bardet met en avant l’importance des salutations qui s’étirent, des sourires, des regards qui fouillent. Elle explique que :

« Avec quelques mots et des gestes, il ne faut qu’un peu de patience. Et (que) pour s’amuser, il n’est pas nécessaire de parler. »

Au fur et à mesure, elle commence à pratiquer le herero. Les choses se compliquent lorsque le champ de connaissances culturelles intervient. A partir de la chanson «le petit navire », elle se retrouve à devoir expliquer les mots mer, bateau etmatelot dont ils n’ont aucune notion. Dans ce cas, la communication de sens devient plus difficile :

« Ils ne comprennent absolument rien, ce n’est pas dans leur vocabulaire. Je dois prendre les mots un par un pour leur en expliquer le sens. » (p-111)

Solenn Bardet fait preuve d’une très grande pédagogie : elle fait des dessins et tente des représentations à partir de ce qu’ils connaissent ; mais ici la pédagogie demande du temps.

C- L’aisance de la communication, l’aisance de l’intégration

Avec le temps, les notions de herero deviennent plus vastes. Cette connaissance lui permet finalement d’acquérir une indépendance appréciable qui facilite son intégration. Sur ce point, elle s’exprime p-275 :

« Je suis maintenant indépendante. J’ai progressé dans la langue, j’ai acquis une aisance dans cette vie queje ne possédais pas auparavant. »


 
 

CONCLUSION

Avec sa simplicité, sa joie et sa bonne humeur, Solenn Bardet a rapproché deux entités du monde.

L’expérience d’acculturation entraîne une activité débordante du corps et de l’esprit. La vivre, c’est partager, échanger, apprendre, se charger puis trier, jeter le superflu, faire de la place pour s’enrichir à nouveau. Solenn Bardet a su tirer son énergie débordante de la puissance de ses rêves.

Avec la fin de son voyage s’achève son récit et notre étude. Nous aurions pu envisager la suite : celle de son retour en France et d’une nouvelle expérience d’acculturation auprès siens.


 
 

ANNEXES

Annexe I : Photos et reportage tirés de la revue pour enfants Mikado

Annexe II : Schéma représentant les phases d’acculturation de Solenn Bardet


 
 

BIBLIOGRAPHIE


 

- Solenn Bardet, 1998, Pieds nus sur la terre rouge, Robert Laffont

- Martine Abdalah- Pretceille et Louis Porcher, 1999, Diagonales de la communication interculturelle, Anthropos

- GEO, n°120, février 1989

- Mikado, n°121, novembre 1993, revue pour enfants

- Site internet de Mr. Chevrel : http:// home.worldnet.fr/~patrocle