LES PHASES
D’ACCULTURATION :
Un exemple
avec Solenn Bardet dans
Pieds
Nus sur la Terre Rouge
Cours UV4a de Mr CHEVREL
SOMMAIRE
INTRODUCTION
1-Définition
des conditions d’acculturation de Solenn Bardet dans Pieds nus sur laterre
rouge
A-Définition
de l’acculturation
B-Rappel
de l’histoire de Pieds nus sur la terre rouge
C-Les
conditions d’acculturation
2-Les
conditions d’acculturation
A-Représentation
schématique des phases d’acculturation
B-Le
rôle des blancs comme évaluateurs de l’acculturation
C-Une
intégration réussie
3-Le
rôle du langage dans le processus d’acculturation
A-La
barrière de la langue
B-Le
désir
de communication
C-L’aisance
de la communication, l’aisance de l’intégration
CONCLUSION
ANNEXE
BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
En
France, à l’heure du développement et de la mondialisation,
Solenn Bardet rêve de rencontrer les réalités d’une
autre vie. L’Afrique est son point d’atterrissage, les Himbas les acteurs
de son avenir.
Quel
bouleversement mental peut se produire chez une jeune française
lorsqu’elle choisit de partir vivre auprès de l’une des ethnies
les plus ancestrales de l’Afrique ?
Nous
nous intéresserons d’abord aux conditions très particulières
de son acculturation. Puis nous traiterons ensuite des phases et des changements
que ces conditions entraînent. Ce qui nous amènera à
évoquer plus particulièrement le rôle du langage dans
un tel processus.
1-DEFINITION DES CONDITIONS D’ACCULTURATION DE SOLENN BARDET DANS PIEDS NUS SUR LA TERRE ROUGE
A
partir des travaux de JW Berry, nus définirons l’acculturation puis
nous nous intéresserons plus particulièrement aux conditions
de Solenn Bardet présentées dans son récit Pieds nus
sur la terre rouge.
Ai
travers du récit de Solenn Bardet, nous nous intéresserons
aux conditions particulières de cette jeune française qui
part seule à la rencontre des Himbas.
B-
Rappel de l’histoire contée dans Pieds nus sur la terre rouge
Solenn Bardet a dix-huit ans quand elle part en Afrique seule avec ses rêves et son sac à dos.
Elle se retrouve à Windoek, capitale de la Namibie et discute avec un coopérant rencontré à l’alliance française qui lui montre les photos de son dernier safari. Sur le papier, une femme, la peau rouge, luisante comme du beurre, sourit au photographe. Elle n’est vêtue que d’une petite peau de chèvre qui lui ceint les reins. Sur ses cheveux, nattés et enduits de la même couleur rouge, est posée une coiffe en cuir qui fait penser aux oreilles d’une vache. De lourds colliers en métal pendent sur sa poitrine. Son regard est tendre et doux. C’est une femme Himba. Elle vit dans la Kaokoland, tout au nord de la Namibie, l’endroit le plus reculé du pays. Le sourire de cette femme est un appel pour Solenn Bardet qui décide alors de partir rencontrer cette tribu, l’une des dernières d’Afrique, avec qui aucun blanc n’a jamais vécu jusqu’alors.
Elle
part en stop et arrive à Opuwo, «la fin » en langue
herero, celle des Himbas. Dernière ville avant de s’engager dans
les terres arides du Kaokoland à la rencontre des Himbas pour ce
qui sera, comme elle l’écrit p-18, «la plus grande aventure
de sa vie ».
C-
Les conditions d’acculturation
Pour
fixer les conditions d’acculturation de Solenn Bardet, nous partirons des
travaux proposés par JW Berry.
Il
est important d’après lui de définir les forces en présence.
Notre étude présente le cas très particulier d’un
individu face à un groupe.
JW Berry propose un tableau qui permet d’identifier les principaux types de force selon deux dimensions : la volonté de contact et la mobilité.
|
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DE CONTACT | |
| MOBILITE |
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SEDENTAIRES
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Groupes ethniques
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Autochtones
|
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MIGRANTS
|
Immigrants (permanents)
Résidents (temporaires)
|
Réfugiés
|
D’après
ce tableau, le groupe des Himbas qui est sédentaire et non- volontaire
constitue le groupe des autochtones. Dans notre étude, il est considéré
comme le groupe dominant, c’est à dire celui qui a une influence
sur l’individu en phase d’acculturation.
D’après
JW Berry, un aspect important entre dans la description du groupe dominant
: les Himbas ne représentent pas une société multiculturelle
; ils n’ont que très peu de contact avec les blancs, rangers ou
touristes. Mais comme nous le verrons dans la deuxième partie, cette
micro-société est tolérante, paradoxalement à
ce que décrit JW Berry, vis à vis de la culture de Solenn
Bardet.
D’après
le même tableau, celle-ci est résidente, c’est à dire
qu’elle appartient à un groupe non permanent qui a choisit de migrer.
JW
Berry met en avant l’importance des conditions et des changements économiques
et sociaux lors du processus d’acculturation. Lorsqu’elle arrive chez les
Himbas, l’autonomie sociale et financière de Solenn Bardet est très
réduite.
Elle
arrive seule, en stop. Elle est jeune et c’est une fille. Elle ne parle
que l’anglais et le français. La langue est notamment un facteur
de dépendance sociale à laquelle elle n’est pas habituée
en France. Très peu de Himbas ont été à l’école
et très peu connaissent ne serait- ce que quelques mots du français
ou de l’anglais. Si bien qu’elle est dépendante au niveau et par
là relationnel. Lorsqu’elle décide par exemple de se présenter
au grand chef Vetamuna pour lui demander d’établir son campement
sur son territoire, elle est subordonnée à un interprète
qui joue plus que son rôle :
« Je m’apprête à entamer mon discours lorsque Kovera, supposé tenir le rôle de l’interprète se plante devant le chef et lui déclame une longue tirade. (…) Impatiente, je secoue le brasde mon interprète :
-
Dis-lui que je suis venue…
-
C’est fait, je lui ai tout dit.
-
Ah ! Mais dis-lui quand même que…
- Ca y est, je te dis, je lui ai parlé. » (p-53)
Cette
dépendance sociale est accentuée par sa dépendance
économique. Elle n’a que trois mille francs en poche lorsqu’elle
arrive en Namibie, si bien qu’elle écrit p-71 :
«
Ma situation n’est pas facile. Elle est même précaire, car
je suis totalement dépendante de la pitié et de la générosité
des autres. (…). Je suis une enfant, je suis seule et je n’ai rien.
»
Des
changements biologiques et physiques accompagnent également les
conditions de son acculturation. Le bush est un milieu très spécifique
et radicalement différent de la France. Solenn Bardet doit s’habituer
par exemple à un nouvel habitat constitué de petites huttes
en terre ou d’une tente ou simplement de son sac de couchage. Elle doit
également s’habituer à une nouvelle alimentation élaborée
le plus souvent de lait et de maïs et parfois d’un morceau de viande
très cuite au feu de bois.
Ces
changements peuvent engendre de nouvelles maladies auxquelles elle doit
faire face dans de nouvelles conditions sanitaires. p-146, elle évoque
une douleur très particulière aux fesses et explique :
«
Ca fait mal, ça prend du temps, et c’est
loin d’être évident dans un endroit ou les instants d’intimité
sont si rares. »
Des
changements culturels accompagnent évidemment ces changements socio-économiques
et biologiques. Comme nous l’avons vu, la langue (thème que nous
développerons plus largement dans la troisième partie) est
une des premières complexités. Le herero appartient à
une famille éloignée des langues indo-européennes
si bien que les mécanismes sont très différents.
La
religion, la conception du monde des Himbas représentent également
des changements culturels radicaux.
Si
l’on se réfère à l’analogie de l’iceberg établie
par Robert Khols, il existe deux niveaux de culture :
-
l’artéfact, que l’on peut observer de l’intérieur et que
représentent les comportements, la langue et les coutumes.
-
et l’inconnu qui est caché et qui s’articule autour du système
des valeurs, des normes et des modes de pensée, de la vision du
monde. L’inconnu est souvent inconscient pour l’individu.
De
cette analogie résultent deux mécanismes d’approche de la
culture de l’autre L’ethnocentrisme est un mécanisme qui revient
à juger des phénomènes culturels de l’autre à
partir des phénomènes immergés de sa propre culture.
Le mécanisme de décentration privilégie l’ouverture
interculturelle et amène à essayer de reconstituer la logique
du système de référence cible et d’échapper
à celui de départ.
Nous
verrons dans la deuxième partie avec quelles orientations Solenn
Bardet aborde la culture des Himbas.
Aux
conditions sociales, économiques, biologiques et culturelles, on
peut ajouter les conditions psychologiques de l’individu qui sont essentielles
et définitives en ce qui concerne son adaptation.
Depuis
qu’elle est petite, Solenn Bardet se nourrit des récits d’Elizabeth
Eberhardt et de Lawrence d’Arabie. Elle rêve de l’Afrique depuis
dix-huit ans avant de partir réellement vers ce dont elle s’est
fait une image. En outre, elle a une formation de géographe (un
an d’études universitaires). Elle a effectué à l’âge
de seize ansun voyage, seule,à
San Francisco qui a attisé son désir et lui a prouvé
sa capacité à partir seule.
Solenn
Bardet arrive avec ses habiletés, ses savoir-faire, ses idées
sur l’Afrique et surtout une très grande motivation, une volonté
inébranlable et une grande ouverture d’esprit. La deuxième
partie nous informera sur le cheminement mental et les changements psychologiques
qui interviennent lors du contact réel avec l’autre culture.
2
-
LES PHASES D’ACCULTURATION DE SOLENN BARDET
Solenn
Bardet reste environ six mois en Namibie. Au cours de cette période,
les lieux et les gens qu’elle rencontre constituent des étapes de
son acculturation. Pour éclaircir ces phases d’acculturation, nous
avons tenté de réaliser un schéma qui révèle
ses périodes et ses nuances de bien-être ou au contraire de
grande détresse. Nous essayerons grâce à ce schéma
d’analyser les manifestations et les causes de ces différents sentiments.
A-Représentation
schématique des phases d’acculturation de Solenn Bardet
(voir
le schéma en annexe)
Nous
avons eu des difficultés pour établir une échelle
de graduation entre les différentes sensations de Solenn Bardet.
En effet, peut-on considérer que la sérénité
qu’elle décrit à la fin est plus ou moins «positive
»que la joie intense des débuts à Omirora ?Pour
résoudre cette question, nous avons privilégier l’écart
entre deux sentiments. Autrement dit nous avons voulu faire ressortir les
périodes très intenses et celles un peu plus calmes.
Il
est remarquable de noter qu’à peu près systématiquement,
une période «positive ou négative engendre son contraire.
Ainsi à Opuwo, le temps s’étire et la sérénité
laisse peu à peu place au laisser-aller et à la lassitude.
De même à Omirora ou une grande remise en question succède
à l’euphorie.
Le phénomène d’acculturation génère une instabilité profonde. Le schéma représente l’instabilité de longue durée, mais celle-ci est présente dans l’instant et particulièrement au début. Solenn Bardet écrit p-71 :
«
Etrange, la rapidité avec laquelle je passe
d’un état d’esprit à un autre. (…) En quelques secondes,
je passe d’un état de béatitude et de profond contentement
à un ennui presque insoutenable. »
Le
processus d’acculturation fait appel à de nouvelles sensations jusque
là ignorées.
L’individu
en phase d’acculturation ouvre ses portes à tout ce qui peut se
produire en lui si bien qu’il est dans période extrêmement
vulnérable. Tous les sentiments sont accueillis ce qui génère
l’instabilité. Solenn Bardet écrit p-71 :
«
Sans doute y-a-t-il tellement de choses nouvelles
à apprendre et à ressentir dans ce monde étranger
que je n’arrive pas à gérer les sensations et les sentiments
qui me traversent, si fugitifs. »
Dans
le temps, le mouvement d’instabilité s’atténue et tend vers
un équilibre. L’individu s’est forgé de nouveaux repères
qui lui permettent de tenir le cap dans ce monde nouveau, de ne pas se
perdre. p 193, Solenn bardet confie :
«
Le seul repère immuable : moi-même.
Je commence tout juste à en saisir la valeur. »
B-Le
rôle des blancs comme évaluateurs de l’acculturation
Au
cours de son expérience, Solenn Bardet rencontre des étrangers,
des blancs. Comme ils véhiculent les mêmes codes qu’elle,
ils permettent d’évaluer l’état de son acculturation par
rapport à la culture Himba et par rapport à sa propre culture.
Quatre rencontres sont ainsi remarquables.
La première occurrence caractéristique est celle d’un homme blanc qui n’existe pas. Cette anecdote se déroule au moment ou elle est à Omirora, isolée de tout contact avec une autre culture que celle du petit groupe de Himbas chez qui elle vit. Des Himbas lui parlent d'un homme blanc qui vivrait aux alentours. Cette nouvelle fait surgir en elle des souvenirs d'Europe et elle se met en alerte afin de retrouver cet homme et toute l'image qu'elle se crée de lui. Cet épisode lui fait comprendre comment elle s'éloigne de ses racines, comment elle commence à se déprendre de sa propre culture. Elle écrit p-126 :
"Mes
racines me manquent donc tellement ? Je me sens perdue. Vidée. Dépouillée.
L'impression d'avoir perdu ma place ma société en essayant
de découvrir celle desHimbas."
Elle
voulait trouver en l'homme blanc une reconnaissance d'elle-même par
rapport à sa société.
Elle
trouve cette image lors de sa rencontre avec Patt, un ranger chargé
de veiller sur les réglementations du bush en ce qui concerne les
grands animaux et les territoires. Patt joue également un rôle
d'évaluateur. Solenn le rencontre une première fois avant
d'aller avant d'aller vivre auprès des Himbas puis elle le retrouve
ensuite. En revenant du campement d'Omirora, elle écrit p-182-183
:
"Pour
la première fois, j'ai le sentiment de l'intéresser réellement,
pour ce que je suis. Avant, je n'étais pas grand-chose."
Elle
comprend qu'elle est entrée dans un nouvel univers, le même
que celui de Patt, c'est à dire un univers quelque peu en marge.
En marge par rapport aux Himbas et par rapport à la société
occidentale. Elle écrit p-182-183 :
"Dans
tous les yeux, le reflet que l'on merenvoie
de moi-même me montre que j'ai changé."
Lors
d'une troisième rencontre p-190-191, elle évalue l'ampleur
de ce changement. Un groupe de touristes français l'invitent à
dîner. Au cours du repas, elle prend la mesure de ce qu'elle a pu
perdre des habitudes de sa propre culture :
" Les questions fusent. Je ne connais pas les termes pour leur répondre.(...). Je suis et mal à l'aise en même temps. Pourtant je sais ce que je dois faire. Je connais les gestesque je dois effectuer. Les conversations de politesse, un sourire par-ci, par-là. Je savais faire avant."
Le
processus d'acculturation engendre la maîtrise de nouvelles habiletés,
de nouveaux savoir-faire aux dépends parfois de ceux qui précédaient
:
"
Guindée sur ma chaise, je me sens terriblement
gauche en prenant ma fourchette. (…). J'ai abandonné ma fourchette
pour manger avec les doigts."(p-190-191)
De
même p-136, lorsqu'elle doit tuer une pintade :
"Je
me sens gauche. Mis à part les mouches que j'écrasais avec
un crayon contre la fenêtre du salon, les jours de pluie, dans la
maison de mon grand-père, je n'ai jamais tué aucun animal.
(…). D'un coup sec et rageur, je tranche le cou de la volaille. Le sang
gicle. Mon couteau n'est pas aiguisé, je dois m'y prendre à
plusieurs reprises pour détacher la tête. La lame crisse contre
les tendons. Je plume la bête avec frénésie. Déjà,
je me sens mieux."
Cet
épisode avec les touristes lui fait prendre conscience de sa démarche.
Les touristes essayent de s'informer sur les façons de vivre des
Himbas en posant des questions qui appartiennent à leur propre système
de codes :
"
Quelsystème
religieux ont-ils ?
Est-ce
qu'ils se marient par amour aussi ?
Quelles
relations ont les pères avec leurs enfants ?"
Ils
ne réfléchissent au système himba qu'en s'appuyant
sur leur propre grille. Solenn Bardet n'a pas la même démarche
; Elle essaye d'avantage de se fondre à la logique du système
himba. Par un phénomène de décentration, elle vit
plus qu'elle n'analyse :
"Je
pourrais parler du sourire d'Omuniangue, de la façon dont il allume
sa pipe en faisant sauter sa petite fille sur ses genoux, ça oui.
Mais leur conception de l'amour? Quelle question ! Ils aiment comme vous
et moi."
Au
cours du repas, elle réalise le chemin qu'elle a parcouru :
"Je
vis entre deux mondes, et je ne sais plus auquel j'appartiens. Les touristes
représentent l'univers dont je suis issue, je le comprends mais
je ne me m'y reconnais plus. Je suis beaucoup plus à l'aise avec
les Himbas, mais là, je ne comprends pas tout. Le voyage enfouit
les repères du passé sous les empreintes instables du présent.(…
) Les touristes me déposent à Opuwo. Ils continuent leur
voyage vers le sud. En les regardant partir, un léger pincement
au cœur. Ils emportent avec eux la dernière parcelle de ce monde
que j'ai laissé en France."
Sa
quatrième rencontrenotable
est celle de Thomas, un géographe venu étudier les conséquences
que pourraient avoir la construction éventuelle d'unbarrage
à Epupa. Avec lui, la période est plus stable. Ils se comprennent,
ils ont les mêmes codes. Thomas lui renvoie une image en phase, harmonieuse
d'elle-même.
A
quel résultat aboutissent ces phases d’acculturation ?
C-
Une intégration réussie
Le
terme adaptation est généralement employé pour rendre
compte à la fois du processus d'acculturation et de son résultat.
Selon JW Berry, il existe quatre stratégies d'adaptation (processus)dont
résultent quatre modes d'acculturation (résultat). Pour les
étudier, deux problèmes fondamentaux doivent être examinés,
l'un se rapportant au maintien et au développement d'une identité
ethnique distincte au sein de la nouvelle société, l'autre
se rapportant au désir de contact interethnique entre sa propre
culture et celle de la nouvelle société. Ces problèmes
peuvent être abordés à l'aide de deux questions : est-il
important de conserver son identité culturelle et est-il important
de chercher à établir des relations avec l'autre groupe ?
A ces questions, il est possible de répondre "oui" ou "non" et d'aboutir
à quatre modes d'acculturation : l'assimilation, l'intégration,
la séparation et la marginalisation. Le tableau suivant est un résumé
de ces possibilités.
Tableau
sur document papier
Solenn
Bardet cherche à être au plus près des Himbas, à
vivre avec eux, à "se fondre en eux", à les comprendre de
l'intérieur. En ce qui la concerne, nous pouvons répondre
oui à la deuxième question. De même elle conserve son
identité culturelle. Elle explique p-229 :
"Je
ne cherche pas à devenir Himba. D'ailleurs, dussé-je vivre
ici cinquante, je ne le deviendrais jamais. Est-ce cette possibilité
qui m'a appris à accepter qui je suis et d’où je viens ?"
D'après
le tableau de JW Berry, c'est bien un phénomène d'intégration
qui a eu lieu. Les Himbas y jouent d'ailleurs un rôle majeur.
Ils
cherchent à l'intégrer en lui constituant par exemple un
"erembe", la petite coiffe qui surplombe la tête des femmes et qui
leur permet d'approcher les vaches pour les traire. Comme les femmes de
la tribu, Solenn Bardet effectue cette tâche.
Les
Himbas cherchent également à l'intégrer par la langue.p-114
Omuniangue, le chef de la tribu d'Omirora, demande à Solenn de lui
enseigner chaque matin dix mots de français contre dix mots de herero
pour pouvoir communiquer. Cette intégration va jusqu'à une
adoption désirée par Omuniangue :
"Tu
n'as pas de parents ici. Si tu le veux bien, je serais ton papa. Tu pourras
me demander tout comme àun
père. Je te traiterai de la même façon que Vakatoua.
Katjaimba s'occupera de toi comme une mère."
Si
les Himbas cherchent à l'inclure dans le déroulement de la
vie de la tribu, ils tiennent compte de sa différence. Solenn Bardet
donne un exemple p-120 :
"Vakatoua
tient à ce que je garde ma chemise et mon jean sous la peau de chèvre.
Etrange, pour quelqu'un qui est habitué à vivre la poitrine
nue. (…). Elle m'a un jour demander à voir mes seins. Elle est restée
plusieurs minutes à les palper, comme fascinée, puis elle
a soigneusement reboutonné ma chemise et m'a recommandé de
les garder cachés."
Solenn
Bardet s’est finalement intégrée à la société
des Himbas par différents moyens. Nous verrons de quelle manière
le langage supporte cette intégration.
3-
LE RÔLE DU LANGAGE DANS LE PROCESSUS D'ACCULTURATION
Chez un peuple aussi différent et aussi éloigné que celui des Himbas, les manières d'accéder à la culture de l'autre sont très diverses. Le langage et les moyens de communication sont des vecteurs de la culture. S'y habituer, les comprendre et les pratiquer, c'est pouvoir partager la culture de l'autre.
Les périodes que Solenn Bardet connaît vis à vis du langage sont caractéristiques de ses phases d'acculturation.
A-La barrière de la langue
Mais plus qu’une langue, c’est tout un système de communication auquel elle doit s’habituer. Au début de son processus d’acculturation, elle ne parvient pas à comprendre leur attitude.p-67, elle écrit :
« Lorsque je suis seule, il arrive fréquemment que les Himbas s’énervent contre moi, parce- que je ne réagi pas. Ils me crient leurs mots étranges dans la dans la figure, comme si j’étais sourde. Je n’ai alors souvent aucune idée de ce qu’ils peuvent bien me raconter. »
« Avec quelques mots et des gestes, il ne faut qu’un peu de patience. Et (que) pour s’amuser, il n’est pas nécessaire de parler. »
Au fur et à mesure, elle commence à pratiquer le herero. Les choses se compliquent lorsque le champ de connaissances culturelles intervient. A partir de la chanson «le petit navire », elle se retrouve à devoir expliquer les mots mer, bateau etmatelot dont ils n’ont aucune notion. Dans ce cas, la communication de sens devient plus difficile :
« Ils ne comprennent absolument rien, ce n’est pas dans leur vocabulaire. Je dois prendre les mots un par un pour leur en expliquer le sens. » (p-111)
Solenn Bardet fait preuve d’une très grande pédagogie : elle fait des dessins et tente des représentations à partir de ce qu’ils connaissent ; mais ici la pédagogie demande du temps.
C- L’aisance
de la communication, l’aisance de l’intégration
Avec le temps, les notions de herero deviennent plus vastes. Cette connaissance lui permet finalement d’acquérir une indépendance appréciable qui facilite son intégration. Sur ce point, elle s’exprime p-275 :
« Je suis maintenant indépendante. J’ai progressé dans la langue, j’ai acquis une aisance dans cette vie queje ne possédais pas auparavant. »
CONCLUSION
Avec
sa simplicité, sa joie et sa bonne humeur, Solenn Bardet a rapproché
deux entités du monde.
L’expérience
d’acculturation entraîne une activité débordante du
corps et de l’esprit. La vivre, c’est partager, échanger, apprendre,
se charger puis trier, jeter le superflu, faire de la place pour s’enrichir
à nouveau. Solenn Bardet a su tirer son énergie débordante
de la puissance de ses rêves.
Avec
la fin de son voyage s’achève son récit et notre étude.
Nous aurions pu envisager la suite : celle de son retour en France et d’une
nouvelle expérience d’acculturation auprès siens.
Annexe
I :
Photos et reportage tirés de la revue pour enfants Mikado
Annexe II : Schéma représentant les phases d’acculturation de Solenn Bardet
-
Solenn Bardet, 1998, Pieds nus sur la terre rouge, Robert Laffont
-
Martine Abdalah- Pretceille et Louis Porcher, 1999, Diagonales de la
communication interculturelle, Anthropos
-
GEO,
n°120, février 1989
-
Mikado,
n°121, novembre 1993, revue pour enfants
-
Site internet de Mr. Chevrel : http://
home.worldnet.fr/~patrocle