Introduction.
Chaque
récit de vie est unique du fait qu'il s'agit d'un témoignage subjectif du vécu
d'un individu, raconté le plus souvent à travers ses yeux. Alors que pendant
longtemps le récit de vie a été écarté des corpus des sciences humaines parce
qu'il ne pouvait représenter une mémoire historique à valeur scientifique, il
donne lieu maintenant à de nombreuses études notamment en sociologie. En fait,
le genre autobiographique ne se prête pas à la question de la véracité des faits,
mais plutôt à celle de l'authenticité de la narration. Nous
vous renvoyons à ce propos au livre de Philippe Lejeune Le pacte autobiographique. Le récit de vie est avant tout un
recueil de souvenirs et nous offre un "témoignage original"
permettant au lecteur de découvrir un autre style de vie et de se confronter à
un autre point de vue. Lejeune fait notamment remarquer que : "on lit des
récits de vie pour construire sa propre identité : la lecture autobiographique,
c'est un salon d'essayage de rôles"(P. Lejeune, Pratiques, 1985 p.9).
On peut alors présenter le récit de vie comme une rencontre lors de laquelle le lecteur est amené à relativiser sa vision du monde en la comparant avec celle de l'auteur.
Les
"rôles" offerts par la littérature autobiographique sont comme l'indique
Lejeune : "Des chroniques, des récits exemplaires ou héroïques, qui
proposent des "sujets pleins", conventionnels et gratifiants à
souhait ; ou bien des récits qui manifestent dès le départ une brisure ou une
fêlure pathétique (beaucoup d'autobiographies comportent une part de
"persécution" obsessionnelle)" (ibid.). C'est dans cette deuxième catégorie que nous classons le
récit de Geneviève-Chantal Combes, Les
larmes versées sur un Vietnam perdu (Éditions des Écrivains, 1998).
Geneviève-Chantal Combes est née en 1958 au Vietnam, d'un père français et
d'une mère vietnamienne. Elle a vécu dans son pays natal jusqu'en 1975 au
moment de la chute de Saigon qui l'obligea, elle et sa famille à quitter le
Vietnam pour la France. Le choix de ce récit s'est fait dans l'optique d'une
étude sur les stéréotypes interculturels. Le cas du récit de vie d'une métisse
semblait être parfaitement adapté à ce thème. Cependant, à la lecture de son
récit, il est vite apparu que les stéréotypes culturels étaient englobés dans un
problème plus complexe celui du "stress d'acculturation" dont elle
souffre en France.
Le stress d'acculturation est un phénomène le plus souvent observé lorsqu'un individu ou un groupe vit mal "les changements culturels résultant des contacts continus et directs entre deux groupes culturels indépendants" (Redfield, Linton, Herskovits, 1936) (cf. Acculturation et adaptation psychologique de J.-W. Berry). La plupart du temps le groupe ou l'individu ne connaît pas la langue du pays d'accueil, l'apprentissage de cette langue est souvent lié à la résolution de ce stress. À la vue de cette définition, le cas de Geneviève-Chantal Combes s'écarte un peu du schéma classique. En effet le français est sa langue première et les deux groupes culturels en présence ne sont pas indépendants mais font partie intégrante de son milieu familial. Toutefois il semble indéniable qu'elle a connu les effets de ce stress d'acculturation. Dans un premier temps, nous présenterons la notion les problèmes liés à la rencontre interculturelle. Afin de définir quel type d'acculturation a connu Geneviève-Chantal Combes, nous tenterons de comprendre comment s'est constitué son identité culturelle. Le problème du stress apparaissant, nous analyserons quelles en sont les caractéristiques.
I.
Les problèmes liés à la rencontre
interculturelle.
Afin de comprendre en quoi l'expérience de Geneviève-Chantal Combes se
rapproche du concept de stress d'acculturation, nous commencerons par rappeler
ce que regroupe ce concept. Nous serons donc amenés à faire le point sur les
définitions de l'acculturation et bien sûr du stress d'acculturation. Cela nous
permettra de dégager les lignes directrices de notre étude du récit de
Geneviève-Chantal Combes.
A. Inculturation,
déculturation ~ acculturation.
L'acculturation est définie par le Petit Larousse comme : "la rencontre et l'assimilation par un groupe humain d'une culture qui lui est autre. Cette intégration d'une culture étrangère et souvent dominante entraîne parfois un abandon de la culture initiale". Dans sa deuxième partie, cette définition semble confondre le concept d'acculturation avec celui de déculturation, que ce dictionnaire définit par ailleurs comme "la dégradation ou la perte de l'identité culturelle d'un individu, d'un groupe ethnique". Une définition claire s'impose, surtout lorsqu'on fait intervenir en plus les notions d'"inculturation" et d'adaptation. Le problème vient du fait que ces mots, sans être des synonymes, se recoupent ou se rejoignent sur certains points.
Commençons par l'inculturation, ce néologisme désigne selon Charles Trompette le fait de "se déprendre de sa culture propre, la relativiser et s'ouvrir aux autres cultures" (cf. Questionnaire sur la France de Charles Trompette (Mélanges Pédagogiques – NancyII)). Par "se déprendre" il veut dire se détacher mais pas abandonner. Il s'agit en fait de se décentrer, de prendre du recul sur sa propre culture pour pouvoir "la relativiser". L'inculturation est une manière de procéder à une acculturation, elle dépend de soi, de la façon d'appréhender les autres cultures en s'y intéressant. La notion d'acculturation va plus loin et indique qu'il y a réellement un changement dans les composantes de sa propre culture.
La différence entre acculturation et déculturation est que dans le second cas il y a disparition quasi totale de la culture d'origine. Les cas de déculturation sont généralement connus par des groupes ethniques, autochtones ou immigrés, peu nombreux, qui ont été confrontés à une politique d'acculturation radicale de la part du groupe dominant. (Exemple de certaines colonisations, des personnes immigrées, isolées au sein du groupe dominant sans contact avec une communauté de la culture d'origine…). L'acculturation n'implique pas forcément que la culture et l'identité culturelle soient étouffées au profit de celles du groupe dominant. Le processus d'acculturation peut se définir comme le déroulement de la rencontre entre deux groupes culturels à travers des changements physiques, biologiques, politiques, économiques, culturels et sociaux (cf. Acculturation et adaptation psychologique de J.-W. Berry.), qu'ils soient profitables ou défavorables au groupe d'acculturation.
Il reste une distinction à émettre entre acculturation et adaptation afin de cerner totalement le concept qui nous intéresse. Selon Berry, "le terme adaptation est généralement employé pour rendre compte à la fois du processus d'acculturation et de son résultat" (ibid.). Toujours selon lui, il existe quatre "stratégies d'adaptation" (ou processus d'acculturation) auxquelles correspondent quatre "modes d'acculturation" (résultat) :
|
STRATÉGIES D'ADAPTATION. |
MODES D'ACCULTURATION. |
|
|
Abandon de son identité culturelle au profit de la
dominante : 1)
Absorption du groupe dominant.
2) Melting pot, fusion dans
une nouvelle société homogène. |
Assimilation |
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Maintien partiel de l'intégrité culturelle et
participation des individus au sein de la nouvelle société. |
Intégration |
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Pas de recherche de
relations : |
du groupe d'acculturation vers le groupe dominant. |
Séparation |
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du groupe dominant vers le groupe d'acculturation. |
Ségrégation |
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Perte de l'identité culturelle et
non-participation au fonctionnement des institutions et à la vie du groupe
dominant, à cause de pratiques discriminatoires. |
Marginalisation |
|
Ce tableau récapitulatif de la description proposée par Berry montre bien que quelle que soit la stratégie d'adaptation qui est "choisie", elle est due à une interaction entre les groupes. Le mode d'acculturation dépend des "politiques d'acculturation du groupe dominant et des attitudes qu'ont les individus eux-mêmes à l'égard de l'acculturation" (Ibid.).
Le fait de mieux cerner les composantes de l'acculturation nous permet de comprendre le problème du stress d'acculturation. En appliquant cette analyse au récit de vie de Geneviève-Chantal Combes nous avons l'intention de déterminer quelle était sa stratégie d'adaptation, son mode d'acculturation et les causes de son stress d'acculturation.
B. Le
stress d'acculturation.
Il nous reste à définir ce qu'est le stress d'acculturation. Celui-ci, résulte d'une mauvaise adaptation d'un groupe ou d'un individu (assimilation, séparation ou ségrégation, marginalisation). Selon Selye, le stress d'acculturation est "un état physiologique de l'organisme qui répond à des conditions d'environnement (les "stresseurs") par un processus d'ajustement (coping) en vue d'une adaptation satisfaisante à la situation proposée" (Ibid.). Berry fait apparaître cinq facteurs qui régissent les relations entre l'acculturation et le stress :
j Les caractéristiques de la société
dominante. (moniste ou pluraliste)
k Les types de groupes d'acculturation.
(volontaires ou non, migrants ou non)
l Les modes d'acculturation. (assimilation,
intégration, ségrégation, marginalisation)
m Les caractéristiques socio-démographiques de
l'individu.
n Les caractéristiques psychologiques de
l'individu.
Si chacun des facteurs est favorable, les stresseurs sont peu nombreux, le stress d'acculturation est bas et donc le processus d'acculturation se déroulera sans trop de problèmes. Au contraire si certains facteurs ou tous posent problème, le stress sera élevé et l'acculturation difficile. Le stress d'acculturation chez Geneviève-Chantal Combes s'explique très bien grâce à l'analyse de ces cinq facteurs qui ont entraîné un certain nombre de stresseurs dans son cas.
Ce stress peut exister tout au long du processus d'acculturation. Nous verrons que dans le cas de Genviève-Chantal Combes, le stress d'acculturation est ressenti dès le second stade de l'acculturation. Le processus d'acculturation peut se découper en quatre stades ou phases :
|
PHASES D'ACCULTURATION |
DESCRIPTION |
|
1er : Touriste |
Début d'une compétence linguistique mais sans réel
engagement dans la culture cible. |
|
2ème :
Survivant |
Compétence fonctionnelle, la culture cible se
développe, choc culturel. |
|
SEUIL
D'ACCULTURATION |
Période où l'individu est déçu par la culture
cible, il souffre des différences entre celle-ci et sa culture d'origine pour
laquelle il développe un fort sentiment de nostalgie. |
|
3ème :
Immigrant |
Début d'une compétence culturelle, perception de
la distance et des tensions culturelles. |
|
4ème : Citoyen |
Compétence d'un natif, intégration ou assimilation. |
Le stress d'acculturation apparaît dès qu'il existe une tension entre les deux cultures. C'est-à-dire que l'apprentissage d'une nouvelle culture vient remettre en cause certaines valeurs et croyances de la culture d'origine. Cela peut affecter profondément l'individu d'un point de vue psychologique.
Selon Berry et Aunis, "l'origine [du stress d'acculturation] est à chercher dans le processus d'acculturation lui-même. Il se manifeste par des problèmes de santé mentale (confusion, dépression, angoisse), de marginalité, d'aliénation et des difficultés identitaires" (Ibid.). Sans aller jusqu'à la marginalisation ou l'aliénation, nous montrerons que le récit de vie de Geneviève-Chantal Combes dépeint ses angoisses et révèle ses difficultés identitaires.
II.
L'identité culturelle du métis.
L'analyse du stress d'acculturation chez un métis
est certes intéressante, mais aussi assez difficile. Cela vient de la
difficulté à déterminer quel est le degré d'appartenance à chacune des
cultures. On ne peut opérer une dichotomie nette entre l'influence deux
cultures. En simplifiant un peu, on peut dire que par moments, le personnage
adopte une identité française, et par d'autres, bien qu'elle s'en défende, elle
se retourne vers sa culture maternelle. Il arrive aussi qu'elle mette en avant
son identité d'Eurasienne. Quelle est réellement l'identité culturelle de Geneviève-Chantal Combes ?
A. La
culture vietnamienne.
L'évocation de la culture vietnamienne est la
plupart du temps l'occasion de récit à caractère ethnographique :
"Pour
le Têt, il faut que l'autel des ancêtres soit richement décoré. Le culte en
effet est celui des anciens. L'autel familial sur lequel trônent les photos des
ancêtres disparus est vénéré, car les bouddhistes croyant à la réincarnation
craignent que si on ne s'occupe pas assez de la dévotion, en priant chaque
jour, et en s'inclinant devant l'autel avec des bâtonnets d'encens, l'esprit de
l'ancêtre vienne vous hanter. Pour les cérémonies mortuaires, et à plus forte
raison pour le Têt, ce culte est amplifié. Il faut manger des plats variés qui
ont tous une signification, une symbolique. A vrai dire, il s'agit surtout de
croyances, et le véritable but de ces cérémonies est de s'assurer, par un
rituel très codifié que l'année sera bonne, pour les récoltes, la santé, et
bien sûr la prospérité.".(p.62-63)
On sent que l'auteur aime son pays maternel et sa
culture riche et diverse :
"Dans
cette ville [Dalat], j'ai commencé à être moi-même, me sentant si peu à l'aise
à la maison que je m'en évadais souvent rendant visite aux tribus de Moïs,
malgré l'interdiction parentale, parce qu'ils craignaient les maladies, et
particulièrement la lèpre. Mais, dans ces tribus, j'étais acceptée. Je me
déguisais comme les femmes Moïs, exception faite du tee-shirt que je gardais,
par pudeur. En effet, elles vivaient seins nus. Je n'en étais pas choquée. Nous
avions du mal à nous comprendre, mais j'ai tout de même pu retenir une comptine
qu'elles m'avaient apprise.".(p.90)
Il
est surprenant de voir qu'elle s'intègre mieux dans une tribu dont elle ne
parle pas la langue qu'en France. L'une des principales raisons est qu'elle
n'était pas rejetée du fait de son métissage. Toutefois, les conditions et les
enjeux de l'adaptation en France ne sont pas comparables à ce qu'elle a connu
chez les Moïs. Cela constitue quand même une part de son identité culturelle.
L'auteur évoque ces souvenirs sur un ton légèrement
nostalgique, mais elle ne s'identifie pas complètement à la culture
vietnamienne et à la tradition bouddhiste :
"Mon
père non pratiquant, ma mère bouddhiste, je n'ai pas été baptisée à ma
naissance. C'est moi qui l'ai réclamé, aussi suis-je très investie dans ces
préliminaires." (p.65)
Nous
verrons plus loin l'importance que joue la religion dans la constitution de son
identité culturelle. En outre, l'auteur émet parfois des jugements négatifs vis
à vis de certains vietnamiens. Nous verrons ainsi, lorsque nous traiterons des
stéréotypes, qu'elle n'épargne pas les femmes asiatiques, les réfugiés et
surtout les bo-doïs communistes.
Nous pensons qu'une des raisons pour lesquelles le personnage
occulte son côté vietnamien vient de ses relations conflictuelles avec sa mère.
Ces relations ont une influence sur la constitution de l'image qu'elle a
d'elle-même. Ainsi que le dit E. Brasseur dans un article sur
"l'image de soi" : "Les premiers intervenants dans la
constitution de l'image de soi sont nos parents. […] S'ils font mal leur
travail, les conséquences peuvent être désastreuses". Ainsi on constate
que par réaction l'auteur se rapproche de son pays paternel. L'autre raison de
cet éloignement est la guerre que connaît le Vietnam lorsqu'elle le quitte.
Alors qu'elle est elle-même déchirée entre deux pays, elle ne peut pas se
retourner vers un pays qui connaît une guerre civile.
Donc le point de vue du personnage est plutôt amer
et celui de l'auteur est teinté de la nostalgie de l'âge d'or de son enfance :
"Vingt
ans s'étaient passés, j'avais enfin réalisé mon rêve : revenir pour voir par
moi-même ce qu'il était advenu d'un pays dans lequel j'avais été si heureuse,
au milieu d'un peuple amical, pacifique et travailleur." (p.264)
Le
regard que Geneviève-Chantal Combes porte sur son pays natal a évolué avec le
temps et varie selon le contexte. Au début le personnage ne peut se décentrer
de son milieu et avoir un regard critique. Même si elle vie dans un milieu
franco-vietnamien cela ne lui permet pas vraiment de réfléchir et surtout de
ressentir les différences et les ressemblances. Ce n'est qu'une fois en France
qu'elle changera de point de vue et qu'elle s'apercevra réellement de ce
qu'elle a perdu en quittant le Vietnam :
"Bientôt,
je rêverai de ces lieux comme d'un paradis inaccessible, depuis mon Paris. Dire
que dans ce beau temps de mon enfance, je n'ai jamais eu conscience de
l'existence d'un tel Nirvana." (p.56)
B. La
culture française.
Bien qu'elle fût plus heureuse au Vietnam qu'en
France, jamais elle ne s'est sentie plus vietnamienne que française :
"Nous
avions conscience d'être des Français au Vietnam ; je ne me suis jamais sentie,
et pour cause, Vietnamienne en France, trop fière d'appartenir à ce beau pays
dont on n'arrêtait pas de me conter les merveilles, cette patrie de la liberté,
de l'égalité et de la fraternité." (p. 23)
Le regard que Geneviève-Chantal Combes porte sur la
culture française avant son départ du Vietnam est largement idéalisé. Dès sa
plus tendre enfance elle se considère comme française à part entière et en est
très fière. Alors qu'elle se décrit aidant les secours français auxquels elle
s'intègre peu à peu, le personnage constate:
"Être
français en ce moment est une force, un privilège dont je ne m'étais pas encore
rendue compte." (p.132)
À
ce moment, alors qu'elle est sur le point de partir en France, elle se figure
qu'elle y trouvera le même type de solidarité entre Français que celui qu'elle
connaît lors des tragiques événements de 1975.
Elle n'a qu'une connaissance partielle et partiale
de la France, celle-ci lui a été transmise par les Français d'Indochine qu'elle
côtoie :
"Nous
étions à des milliers de kilomètres de la France, nous ne l'en aimions que plus
cette patrie lointaine, sa cuisine, son beau langage ; son savoir vivre […]
Quelle que fût sa position, son métier ou son rang, chacun des Français
présents avait à cœur de donner une bonne image de la France. C'était notre patriotisme." (p.43)
La notion de patriotisme intervient à de
nombreuses reprises, notamment au moment où les services secrets américains lui
demandent de passer des messages par le biais de sa correspondance avec son frère
:
"Jaime
trop la France pour travailler à des renseignements pour une puissance
étrangère." (p.119)
Geneviève-Chantal Combes a t'elle réellement un lien
affectif avec la France ? Oui et non ; on ne peut pas dire qu'elle ait aimé la
vie qu'elle a menée en France. Mais elle aime sincèrement l'image qu'elle s'est
créée de son pays paternel :
"Tu
(son père) es parti, mais résonnent toujours dans ma tête tes enseignements,
les valeurs républicaines et morales que tu m'as transmises et qui m'ont permis
d'aimer également la France que, petite, tu me faisais découvrir." (p.270)
La
remarque que nous avons faîte pour sa mère est aussi valable pour son père.
Elle idéalise ce père, un peu aventurier, donc son attachement envers la France
est renforcé par ce biais. Cependant, cet attachement est plus justifié par des
raisons intellectuelles que sentimentales. Elle se sent française par rapport à
cette image d'une France aux "valeurs
républicaines". Elle se réconcilie quelque peu avec la France lorsqu'elle rencontre des
personnes qui répondent à cette image :
"Toute
cette famille de la vieille noblesse
française vivait ses propres valeurs, désuètes aux yeux de la majorité, mais
qui étaient celles d'une France respectable, telle que je l'avais idéalisée
longtemps." (p.222)
Il
n'est pas étonnant que cette vision stéréotypée soit présente car le cliché de
la France "pays des grandes valeurs démocratiques et de la
Révolution" a longtemps (voire encore de nos jours) été transmis par les
Français séjournant à l'étranger.
Alors que son regard sur le Vietnam a évolué de
manière positive, celui qu'elle porte sur la France s'est très largement
dégradé. Nous ne parlerons pas ici de sa perception de la France lorsqu'elle y
était puisque cela sera abordé lors de notre analyse du stress d'acculturation.
Notre propos pour l'instant était de montrer quelle part la culture française
prenait dans la constitution de son identité culturelle.
C. Le
point de vue de l'Eurasienne.
Le
problème de l'identité culturelle est qu'elle n'est pas forcément
consciente. L'écriture peut aider à
prendre conscience des problèmes qui entourent la formation et l'acceptation de
celle-ci. L'emploi des pronoms est ici intéressant, l'auteur utilise
"ils", "eux" la plupart du temps lorsqu'elle parle des
Vietnamiens. À de rares occasions, elle s'associe aux Vietnamiens, notamment
lorsqu'elle s'engage dans l'opposition Sud vietnamiens / Nord vietnamiens :
"J'aurais
prouvé que chez nous, gens du sud, et gens de France, on n'achève pas les
chevaux". (p.153)
Elle
s'associe aussi aux réfugiés vietnamiens qu'elle rencontre en France :
"Vingt
ans ont passé depuis le traumatisme de notre retour en France. Bon nombre
d'entre nous essaient de vivre, ou plutôt de survivre dans un pays qui ne les
comprend pas. Et l'on se retrouve, au hasard de quelques fêtes, de quelques
sorties au restaurant dans le treizième arrondissement, entre gens qui ont le
même vécu. Sur le seul visage des convives, chacun peut lire l'histoire de
l'autre, sans trop de risque de se tromper. Il est facile de comprendre le
regard du Vietnamien qui a connu la rééducation, de celui qui est passé par les
camps de réfugiés de Malaisie ou de Thaïlande, après un périple dangereux en
mer de Chine." (p.229)
Bien
qu'elle objective son discours dans la seconde partie, dans les premières
phrases elle utilise bien un "nous" et un "on" collectifs.
Elle n'a pas subi un rapatriement aussi périlleux et difficile que les
Vietnamiens des boat people. Cependant, elle s'identifie à l'image de réfugié,
victime des circonstances de la guerre. Il est normal qu'en tant que
franco-vietnamienne, née au Vietnam, elle se sente plus proche des Vietnamiens
une fois en France. Sans s'en rendre compte, elle assume une identité
culturelle vietnamienne en renforçant ainsi ses liens avec le Vietnam.
D'ailleurs, l'auteur, en évoquant les préparatifs de
leur départ, se rend compte de l'importance de ce pays dans la constitution de
son identité :
Dans
l'une d'elles, en bonne place, bien protégé, ma mère a mis un petit sac rempli
de terre du Vietnam. Ce geste indique un déchirement. Nous savons que ce départ
est définitif, et tout en étant content de quitter le régime communiste
installé en maître, nous savons que nous allons perdre une partie importante de
nous-même." (p.192)
L'écriture
autobiographique permet à l'auteur de prendre conscience de choses sur sa vie
dont elle ne s'est pas forcément rendue compte sur le moment.
Dans le même temps, on remarque que l'utilisation
d'un "nous" solidaire qui l'associerait aux Français n'est pas plus courante. La plupart du
temps, il s'agit d'un "nous" incluant sa famille voire "les
Français d'Indochine" mais rarement "les Français de la
métropole". Cependant elle précise que le Vietnam est son pays
"natal" tandis que la France est son pays tout court. Ce qui frappe, c'est que, bien qu'elle se sente
française, elle éprouve le besoin de le signaler et de le mettre en avant,
comme si cette identité pouvait être menacée. En effet, à plusieurs reprises
l'auteur fait remarquer que le fait d'être métis empêche une reconnaissance
totale de la part des deux pays :
" Française au Vietnam, considérée comme étrangère en
France, lorsque je revins dans mon pays." (p. 80)
D'ailleurs même si elle revendique sans cesse son
identité française, cela ne lui est pas toujours naturel :
"Impatiente
de rentrer chez moi, dans mon pays, en France. Cela me paraît étrange de
prononcer ces mots : « rentrer dans mon pays, en France… ». J'ai toujours vécu
ici, au Sud Vietnam, et si j'aime ce pays, ses habitants, son climat, sa
douceur de vivre, j'ai toujours su dans ma petite tête d'Eurasienne que j'étais
française." (p.18)
Dès
les premières pages la complexité de son identité culturelle. De cœur elle
appartient en partie au Vietnam, de tête elle se sait française, et cela est
dit en se présentant comme Eurasienne.
Les seuls passages révélant un réel sentiment
d'appartenance à un groupe, sans qu'elle ait besoin de le revendiquer, sont
ceux où elle parle des eurasiens : "
Nous nous sentons très proches, car toutes deux eurasiennes." (p.186). Mais cette identité est une
réelle souffrance et s'accompagne d'une mise à l'écart :
"De
plus ils étaient trois, issus du premier mariage de leur mère, et ils faisaient
bloc contre mon père et contre moi, l'Eurasienne, la bâtarde, l'enfant poussière selon l'expression
du pays." (p. 34)
Même
au sein de sa famille, Geneviève-Chantal Combes est rejetée par ses demi-frères
qui sont vietnamiens. Elle souffre souvent de ségrégation de la part des deux
cultures qui rejettent le modèle du métissage. Il faut que le métis
n'appartienne qu'à une seule culture en oubliant l'autre. L'école française au
Vietnam travaillait dans ce sens :
"Seul,
me restait dans ce contexte, l'appui des professeurs du collège de Nhatrang,
lesquels, sévères, mais justes avaient fait le pari de faire de nous, eurasiens
perturbés par notre double identité, des Français fiers, respectueux et
instruits.
Belle
gageure. Sont-ils encore là pour entendre les mercis qu'avec trente années de
retard je leur adresse ?" (p. 80)
Bien que Geneviève-Chantal Combes apprécie cette
action, était-ce réellement une bonne solution ? D'une part, il est vrai que
cela lui a permis d'acquérir une certaine compétence linguistique et
culturelle. D'autre part, cela ne l'a pas aidé à mieux s'adapter en France. Nous
pensons qu'il aurait mieux valu prendre en compte la culture vietnamienne pour
permettre aux eurasiens de mieux repérer les différences entre leurs deux
cultures et ainsi de mieux les comprendre. Ce qui confirme, à notre sens, ce
point de vue, c'est la manière avec laquelle elle a géré son bilinguisme :
"Je
n'ai jamais appris le vietnamien, pourtant, je le parlais, et le parle encore à
la perfection, passant aisément du tonkinois, langue littéraire au
cochinchinois, langue du Sud. " (p.35)
"Je
manque d'éclater de rire lorsqu'il me demande où j'ai appris un français si
parfait. Croyait-il que je ne parlais que vietnamien ?" (p.219)
Comme
la plupart des enfants métis, elle maîtrise les deux langues. Seulement elle a
du apprendre le vietnamien par elle-même. Ce bilinguisme prouve qu'elle a
intériorisé aussi bien l'une et l'autre de ses cultures d'origines. Or, elle en
retire une fierté certaine et vit très bien ce bilinguisme mais pas son
"bi-culturalisme". Pourquoi? Certainement qu'elle s'est rebellée
contre l'image que lui renvoie la société, c'est-à-dire celle d'une métisse à
jamais marginalisée.
Pourtant le métis a besoin de
pouvoir réconcilier ses deux cultures d'origines pour pouvoir construire une
identité culturelle intègre. Ce désire de syncrétisme est symbolisé par
l'anecdote suivante :
"Cela
ne m'empêchera pas, plus tard d'entretenir une confusion certaine, en faisant
ma prière à la vierge Marie, devant laquelle, je plaçais en offrande des
oranges, ainsi que le font les bouddhistes devant leur autel des
ancêtres." (pp.61-62)"
Mais
cet idéal de respect des différences et d'union de celles-ci, sans qu'une
origine culturelle l'emporte sur l'autre, reste un idéal. D'ailleurs
Geneviève-Chantal Combes ne revendique
pas cette possibilité car elle n'est que très rarement reconnue par la
société.
En fait, on peut dire que Geneviève-Chantal Combes a
choisi, comme première stratégie d'adaptation, l'assimilation à une culture
française, traditionnelle et intellectuelle, aux dépens de sa culture
maternelle. Mais lorsque ce modèle, auquel elle avait voulu s'assimiler, s'est
avéré non conforme à une réalité pragmatique, elle s'est retrouvée sans repères
fiables. Cette situation est assez proche du schéma de déculturation, cependant
Geneviève-Chantal Combes se rebelle et se retourne vers sa culture vietnamienne
pour se recomposer des repères. Désormais, elle tente de s'intégrer plutôt que
de risquer de se marginaliser encore plus. Cela n'est pas évident d'autant que
le fait d'être métis, malgré ce que l'on pourrait penser, est loin de faciliter
les choses. C'est à travers cette tension que se révèle le stress
d'acculturation.
III. Le
stress d'acculturation dans le récit de vie.
Nous ne nous proposons pas ici de faire un catalogue
des différents moments où le stress d'acculturation est évoqué. Le récit de son
adaptation en France est relativement limité (Ch. I et XVI). Cependant il ne
faut pas oublier que l'autobiographie implique que le récit soit rétrospectif.
Ainsi, même si la narration est au présent, les faits évoqués font partie du
passé d'un auteur - narrateur qui lui écrit au moment présent. Il se peut que
des interventions (commentaires, anticipations) du "je" narrateur
et/ou du "je" auteur nous renseigne sur l'état d'esprit de l'auteur
au moment où il écrit. De plus, le "je" qui désigne le personnage
dans le passé renvoie en même temps au narrateur et à l'auteur. Ce jeu des
"je" fait que le lecteur attentif, s'il arrive à dissocier ces trois
voix, pourra interpréter un fait différemment selon qu'il se place du point de
vue du personnage du passé ou de celui de l'auteur, personne du présent. Nous
commencerons par voir le lien entre les stéréotypes et le stress
d'acculturation. Puis de l'angoisse à la déception, nous montrerons comment ces
manifestations du stress d'acculturation sont exprimées dans ce récit de vie.
A. Les
stéréotypes.
Les stéréotypes sont "les images dans notre
tête qui médiatisent notre rapport au réel. Il s'agit des représentations
toutes faites, des schémas culturels préexistants à l'aide desquels chacun
filtre la réalité ambiante. "(R. Amossy, A. Herschberg Pierrot, 1997.p26).
Nous partirons de cette citation qui décrit parfaitement la fonction du
stéréotype dans le récit de vie : celle de "filtre" de la réalité
ambiante. Nous pensons que les stéréotypes servent de repères dans la
constitution de l'identité culturelle et ont leur rôle à jouer dans la gestion
du stress d'acculturation.
Divisons notre récit de vie en deux époques : avant
de venir en France ( 1 ) et ces vingt dernières années en France ( 2 ). Nous
vous proposons deux tableaux qui répertorient, selon l'époque, quelques-uns des
stéréotypes énoncés par le personnage. Les stéréotypes positifs sont en rouge
et les négatifs sont en bleu.
1.
Avant
de venir en France.
|
STEREOTYPES SUR LA FRANCE ET LES FRANÇAIS. |
STEREOTYPES SUR LE VIETNAM ET LES VIETNAMIENS. |
|
"Dans
l'hôpital, ce sont des médecins militaires français qui exercent. Ils
manquent de bras, d'assistance, de matériels, mais ils compensent par une
énergie féroce." (p.129) "Au
bord de cette plage, rêveuse, j'imagine la France, terre de mon père. Quelles
merveilles doit-elle receler ?" (p.52) "Il
est vrai que la France me fascine, un peu comme un pays de conte de fées. Il
paraît qu'il y tombe de la neige !!! C'est quoi la neige ?" (p.53) "Demain,
puis les autres jours, je serai à nouveau sur cette plage, occupée à rêver de
la tour Eiffel, du jardin du Luxembourg ou des gorges de Tarn ainsi que tous
les endroits que je connais maintenant si bien par les cartes postales de
grand-mère." (p.55) "…
j'écoutais sur cette même radio, Bertrand Cadar qui nous tenait au courant de
la musique française du moment. J'avais la sensation d'être très
"branchée" (p.95) "Pourtant,
j'ai encore en tête la fête de la veille, et je lui réponds que c'est formidable
d'habiter en appartement, que l'on pourra faire la fête souvent, en invitant
les voisins, qu'on aura beaucoup d'amis. […] La France, la mienne, celle dont
j'ai toujours rêvé ne peut pas être un pays où les gens se côtoient sans se
dire bonjour. Ce n'est pas vrai. Cela ne peut pas être vrai."
(pp.104-105) |
"Bon
nombre d'infirmières vietnamiennes ont déserté leurs postes ; […] un certain
nombre de médecins vietnamiens ont fait de même." (p.129) "Faut-il
mettre leur comportement sur le compte de la panique, de la détresse qui
gagne ou du j'm'enfoutisme ? Le résultat est là, et il n'est pas réjouissant
de voir de telles attitudes.".(p.130) "
Les femmes asiatiques s'y entendent pour séduire l'homme de leur choix"
(p.29) "Je
me suis toujours demandée de quoi vivait cette dame. Sans doute d'un
savoir-faire typiquement féminin, d'un tempérament commerçant exclusivement
vietnamien, voir même les deux à la fois !".(p.36) "Une
sorte de Madame Claude à la mode vietnamienne, mère maquerelle de luxe,
s'étant vite enrichie dans ce commerce vieux comme le monde et qui avait
connu de belles heures au temps maintenant révolu de la présence
américaine." (p.164) "Les
pêcheurs dans leur grande bonté, après nous avoir délestés d'une somme
d'argent exagérée, nous offrent de partager le poisson produit de leur
pêche." (p.111) "Dès que notre cousin flic s'installe à domicile, les raisons ne manqueront pas pour s'esclaffer, à ses dépens bien sûr, tant il est ignorant, niais et émerveillé par tout ce qui se fait le confort de la vie citadine saigonnaise." (p.172) |
Lors de la première époque les stéréotypes énoncés
par Geneviève-Chantal Combes sont essentiellement positifs envers la France. Le
personnage, alors âgée de dix-sept ans, vit dans un pays en plein trouble. La
France représente un rêve de paix et de stabilité pour elle. Cette impression
de sécurité est notamment renforcée lorsque à l'hôpital Grall, où furent réunis
tous les Français lors de la chute de Saigon, elle rencontre des médecins et
des gendarmes français déployant leurs efforts pour les aider. En outre, cette
France qu'elle s'imagine est en partie faite de clichés et de stéréotypes
transmis par sa famille et ses professeurs.
Nous n'avons cité que des stéréotypes négatifs sur
le Vietnam, bien sûr le personnage n'a pas un regard totalement négatif sur son
pays maternel (cf. II. A.). Mais elle a tendance à critiquer certaines
catégories de vietnamiens. Notamment, elle décrit négativement une personne
puis elle généralise ces défauts à l'ensemble de la catégorie à laquelle cette
personne appartient. Ainsi, sa mère devient l'archétype de la femme asiatique :
séductrice, rusée et intéressée. De même leur cousin nord vietnamien, placé
chez eux, devient l'archétype du bo-doï communiste : ignorant, niais et espion.
Cette époque correspond à la première phase
d'acculturation que Brown nomme "Euphorie, période socio-critique".
Cette dénomination nous semble convenir parfaitement au cas présent. À ce
moment, Geneviève-Chantal Combes n'a qu'une connaissance savante de la culture
française et ne voit que les bons côtés des français. Elle oppose ce qu'elle
vit au Vietnam à cette image idéalisée et souvent juge les Vietnamiens en se
plaçant comme française.
2.
Les
vingt dernières années en France.
|
STEREOTYPES SUR LA FRANCE ET LES FRANÇAIS. |
STEREOTYPES SUR LE VIETNAM ET LES VIETNAMIENS. |
|
"Dès
l'atterrissage, nous avons l'agréable surprise d'être accueilli par
l'ambassadeur de France qui nous invite à nous restaurer dans un
établissement très chic de la zone internationale." (p.202) "
De retour au "foyer". Quel mot ironique. De foyer, il n'en a guère
la chaleur. Pas même un premier repas offert, alors qu'il est évident que
nous arrivons démunis." (p.212) "Le
premier repas français pour nous sera un en-cas froid." (p.213) "ayant
bien du mal à nous débarrasser des journalistes voyeurs, qui sont là dans le
seul but de faire pleurer la France aux infos télévisées du soir en leur
montrant les malheurs auxquels ils ont échappé." (pp.206-207) "De
ce jour, date mon aversion, le mot est faible, pour le corps constitué des
assistantes sociales. Madame, sachez que vous avez fait en une minute à peine
une réputation exécrable au corps constitué de vos congénères." (p.208) |
"Elle
est loin, l'hospitalité, asiatique." (p.212) "Contrairement
à ce que beaucoup m'ont rapporté, cette nuée de mendiants, bien sûr est
nouvelle, mais elle ne me dérange pas. Ils sont gentils, pas agressifs,
n'insistent pas lorsqu'ils se rendent compte qu'ils sont de trop. […[ Nous
sommes loin des clichés où tous ces mendiants sont réputés être des
détrousseurs de touristes, des voleurs à la tire redoutables." (p.243) "
La route est longue, encombrée de vélos dont on se demande comment ils ne
s'écroulent pas sous les lourdes charges que les Vietnamiens leur imposent. Même
si j'y suis habituée, ce spectacle a quelques côtés surréalistes. Pourra-t-on
jamais séparer le Vietnamien de sa bicyclette? Il existe un rapport presque
charnel entre l'homme et sa machine." (p.251) "L'accueil ici comme partout ailleurs jusqu'à maintenant est empreint de nostalgie, de leur part comme de la mienne. Ils sont heureux de voir que je parle leur langue à la perfection ; je suis heureuse de retrouver ce peuple qui n'a pas changé depuis notre départ. " (p.251) |
|
STEREOTYPES SUR LA FRANCE ET LES FRANÇAIS. |
STEREOTYPES SUR LE VIETNAM ET LES VIETNAMIENS. |
|
"Rejetés du Vietnam,
rejetés de France, rejetés en France par des travailleurs émigrés pour
lesquels, comble de l'ironie, nous faisons figure d'étrangers. Pourquoi tant
de haine ?" (pp.213-214) "Comme
dans toute structure dite sociale, la Sonacotra disposait des services d'une
assistante du même nom. Celle-ci était d'un genre rébarbatif, […] Elle devint
vite aux yeux de tous, une ennemie plutôt qu'une aide." (pp.224-225) "Dès
mon arrivée en France, j'eus tôt fait de comprendre l'adage qui dit :
"Aide-toi, le ciel t'aidera"." (p.224) |
"Lorsque,
par obligation économique, parce que leur peuple crevait de faim, les vieux
staliniens décrépis du parti communiste vietnamien ont décidé d'ouvrir leurs
frontières…" (p.230) "Française
de naissance, je suis obligée, car née de mère vietnamienne, de remplir une
demande spéciale pour Viet-Keu (Vietnamien de l'outre-mer). […] Encore du
flicage en perspective." (p.233) |
L'opposition est flagrante, si avant de venir en
France tous les stéréotypes qu'elle développe sont positifs, une fois
confrontée à la réalité ils disparaissent tous. En outre le personnage crée de
nouveaux stéréotypes négatifs envers sa
patrie d'accueil. Ceux-ci sont fondés sur une expérience personnelle qu'elle a
tendance à généraliser (ex : les assistantes sociales). De même elle détruit
des stéréotypes traditionnellement positifs par la dérision (ex : le premier
repas).
En parallèle, elle développe des stéréotypes
positifs vis à vis du Vietnam et des Vietnamiens. Les défauts, auxquels elle
fait allusion avant, sont oubliés pour ne retenir que ce qu'elle ne trouve pas
chez les Français (ex : l'hospitalité). Certes elles conservent un point de vue
négatif sur le Vietnam mais seulement à l'égard du pouvoir communiste.
D'ailleurs, malgré la chute de l'URSS, elle fige les Russes dans leur passé
soviétique : "Le
régime soviétique a disparu, mais les Russes sont restés communistes dans leur
tête." (p.235)
Notre relevé n'est peut-être pas exhaustif mais il
est nous semble-t-il représentatif. On s'aperçoit que les stéréotypes positifs
que le personnage a de la France renforcent son attente. C'est la trop grande
importance de cette attente positive qui est à l'origine du sentiment de
déception. Tandis que les stéréotypes négatifs sont la conséquence de son
stress d'acculturation et découlent de son expérience personnelle en France. Ce
qu'il faudrait c'est ne pas tomber dans l'excès inverse et après avoir
idéaliser la France, la diaboliser ne ferait qu'accroître le stress. Sur ce
point nous pensons que l'écriture du récit de vie est utile, quoique l'auteur
n'ait pas poussé son introspection assez loin dans ce sens. Toutefois, ces
stéréotypes nous semblent nécessaires, ils lui permettent de se créer de nouveaux
repères pour mieux s'intégrer en France. En fait, la plupart des stéréotypes
négatifs qu'elle crée se retrouvent chez certains natifs français. Donc, les
stéréotypes tiennent une place importante dans les relations entre le stress et
l'acculturation, ils permettent d'extérioriser les craintes et les frustrations
du personnage.
B. Le
stress sous la forme de l'angoisse.
1.
Expression.
Le processus d'acculturation chez Geneviève-Chantal
Combes est particulier, jeune fille au Vietnam, elle a déjà une certaine
connaissance de la culture française puisqu'elle est métisse. De plus, toute
son éducation s'est faîte dans des lycées français. Cependant son apprentissage
de la culture française est médiatisé, elle s'est créé une image de la France à partir de la vision
d'autres personnes :
"
J'attends dans l'angoisse, la peur, l'impatience et le regret.
Angoisse
d'arriver dans un pays, le mien, la France que je ne connais qu'au travers des
histoires que me conte mon père. Qu'à travers mes professeurs du lycée Yersin
de Dalat, ainsi que les pères jésuites […].
Hantent
également ma mémoire, les propos que j'échangeais il y a peu de temps encore,
avec ma grand-mère Carmousine dans nos longs échanges épistolaires. Ce pays,
mon pays, correspondra-t-il à la vision que j'en ai par les cartes postales
qu'elle joignait régulièrement à ses envois ?" (pp. 17-18)
Or son père, ses professeurs et des
religieux vivaient au Vietnam depuis longtemps, ils avaient sûrement une image
de la France quelques peu obsolète et empreinte de nostalgie. Donc, elle a une
connaissance "savante" de ce que doit être la France et non un savoir
pratique sur ce qui l'attend.
Les
sentiments qui sont exprimés ici sont à la fois ceux du personnage et ceux du
narrateur/auteur. Cela est marqué par l'interrogation finale qui est purement
rhétorique. Ce procédé est utilisé
plusieurs fois par l'auteur, le narrateur insère dans le discours du personnage
une question dont la réponse est connue de l'auteur. Donc, en se plaçant du
point de vue du personnage, il y a une création d'un suspens et l'expression
d'une angoisse face à une déception possible. Du point de vue du narrateur, le
suspens est désamorcé et la déception est donc confirmée, l'angoisse se
transforme alors en amertume.
2.
Conséquences.
Cette angoisse, qui intervient avant l'arrivée en
France, s'amplifie évidemment une fois dans le pays puisque l'accueil n'est pas
celui auquel elle s'attendait :
"Lorsque,
à peine arrivée sur le parking du foyer de travailleurs émigrés de la
Sonacotra, en demandant qu'on me porte ma valise, je fus sèchement rabrouée, Q porte-la toi-même ta valise. f
Première
leçon donc : il n'y a pas de porteurs en France. Ce n'est la peine de
m'humilier : j'ai compris. Ce tutoiement sec ne fait qu'aggraver mon
incompréhension.
Dix-sept
heures d'avion ; première claque ; fatigue ; incompréhension ; il ne me reste
qu'une seule chose à faire : dormir, dormir, dormir encore." (p. 25)
L'une des premières réactions aux stresseurs, que
sont l'humiliation et l'incompréhension, est un "sommeil tout à la fois réparateur et
d'oubli."
Le personnage aura une nouvelle fois recours au sommeil pour fuir une réalité
qui la stresse :
"Dépitée,
découragée, je sens une lassitude s'emparer de moi. Où somme-nous ? Est-ce un
cauchemar ? Je m'endors lourdement et vais passer deux journées complètes dans
le sommeil, entrecoupé de rares instants de conscience. Je me refuse à voir
cette réalité. Dormir, dormir, oublier, c'est la seule pensée qui
m'obsède." (p. 211)
Ce stress est causé en partie parce que le personnage
arrive dans une société dont les caractéristiques la déstabilisent. La réponse
à ces conditions stressantes passe dans un premier temps par le dépit et le
découragement. Puis, le sommeil semble jouer ici le rôle de "coping",
c'est-à-dire de processus d'ajustement. C'est une stratégie de fuite qui en
fait permet une prise de recul et laisse le temps à l'organisme d'accuser le
choc qui a provoqué le stress. Le fruit de cette réflexion est exprimé d'ailleurs à la page 25 :
"Une autre vie allait commencer, il fallait
s'y préparer, être d'attaque à subir bien d'autres choses encore. Lesquelles?
L'avenir nous le dira assez tôt. Pour le moment, repos."
Ce commentaire, focalisé sur le
personnage, montre qu'elle tente de se préparer mentalement aux changements,
cela ne peut qu'améliorer son acculturation. Cependant, de nouveau le narrateur utilise l'interrogation pour
exprimer l'angoisse du personnage face à son futur. Et de même, il confirme
cette appréhension par l'affirmation "L'avenir nous le dira assez tôt", annonçant ainsi des
difficultés à venir. Cette phrase qui clôt le premier chapitre crée une attente
qui ne sera satisfaite qu'au seizième chapitre, amplifiant ainsi l'angoisse du
personnage. Mais entre temps, le narrateur ne manque pas d'occasion pour
exprimer sa déception et son amertume envers la France.
C. La
déception.
1.
Expression.
Dès le premier chapitre, l'angoisse ressentie par le personnage fait place à la
déception de l'auteur vis à vis de l'accueil de la France :
"La maigre allocation de rapatrié que touchait
mon père suffisait à peine à nous faire vivre. Qu'était-ce en regard des aides
nombreuses que touchaient dans le même temps les Vietnamiens de souche qui
arrivaient déjà sur le sol français ?
Il
s'agissait des quelques chanceux qui avaient pu s'échapper à temps du carcan
communiste qui, à présent, enserrait leurs pays. La France, c'était tout à son
honneur d'ailleurs, comprenait la détresse de ces foules déracinées. Mais pour
ce qui nous concernait, n'étions-nous pas également démunis ? N'étions-nous pas
de même désorientés ?" (p. 23)
On notera que cette fois les verbes
sont au passé, il s'agit donc d'une analyse a posteriori de l'auteur et non une
impression du personnage. L'auteur se sent trahie et mise à l'écart part un
pays et un peuple auxquels elle affirme son appartenance. Le regard et
l'opinion des Français sur la guerre du Vietnam et sur eux, les Français du
Vietnam, l'ont aussi profondément affectée :
"La
rupture est consommée. Le plus étonnant dans ce contexte est bien le fait que
j'aie continué à aimer la France. Pourtant, elle ne me l'a pas rendu.
L'humiliation ressentie lors de ce retour est à la hauteur des espoirs que
j'avais mis dans cette patrie qui nous a trompés. Aujourd'hui, je me rends
compte que j'ai le pardon facile. Beaucoup ne s'en seraient pas relevés.
Les
anciens d'Indo comme on dit, n'ont connu que la guerre. Ils ont pourtant aimé
cette Indochine parce qu'ils étaient attendus, acceptés, par une large partie
de la population, non désireuse de sombrer dans le communisme. Il fallait avoir
le cœur accroché. Savoir que dans la métropole, la quasi totalité des Français
nous considérait à tort comme des mercenaires soutenant un régime prétendument
corrompu." (p.217)
Malgré ces vingt années passées en
France Geneviève-Chantal Combes souffre toujours autant de l'incompréhension
des Français à l'égard de l'histoire d'un pays qu'ils connaissent peu. Bien
sûr, sa vision des choses est aussi partiale, et c'est bien là que se situe le
problème de l'interculturel. Chacun juge les événements de son point de vue
sans essayer de comprendre la vision de l'autre. Nous allons maintenant nous
intéresser à la conséquence de ce ressentiment envers la France.
2.
Conséquence.
La conséquence de cette déception est la création
d'un regard nostalgique sur le Vietnam :
"
Souvent je me dis que le paradis, s'il existe, doit ressembler à ce que j'ai
vécu là-bas. L'enfer! L'enfer, c'est ce
que fut ma vie en France, ce qu'elle est encore un peu." (p. 43)
Cette
opposition manichéiste est énoncée dans le troisième chapitre, dans lequel
l'auteur décrit une période de sa vie assez heureuse. Ses parents tenaient un
club à Nhatrang, où se divertissaient les militaires américains ; la petite
Geneviève-Chantal, alors âgée de six ans, était devenue "la mascotte des officiers
américains" (p.41). Elle menait là-bas une vie plutôt privilégiée, et ne souffrait pas
trop à cette époque de la guerre :
"Au
plus fort de la guerre, les résidents de Nhatrang, vietnamiens, américains ou
français semblent vivre dans un autre monde, fait de farniente, de soleil et de
bons restaurants." (p.52)
L'auteur sait qu'elle n'a pas "fais le moindre deuil de la période
vietnamienne" (p. 226) et le problème de la nostalgie se repose au personnage lorsque vingt
ans après son départ du Vietnam elle a la possibilité d'y retourner :
"Y
aller, c'est aussi replonger dans la nostalgie. Revoir un paradis à jamais
disparu. Comprendre enfin pourquoi la vie en France est si difficile à nos
yeux. Y aller, c'est se faire mal. Mais il y a des douleurs salutaires. Y
aller, c'est se rendre compte par soi-même des horreurs auxquelles on a pu
heureusement échapper.
Y
aller, pour moi, c'est essayer de régler définitivement un compte avec mon
passé. C'est une thérapie, c'est aussi une crainte." (p.230)
Bien que l'auteur soit consciente qu'elle ne
retrouvera pas le même pays qu'elle a quitté, on sent qu'elle ne peut
s'empécher de "replonger
dans la nostalgie" et donc de développer des attentes positives vis à vis du Vietnam. Là
encore il faut faire attention au subterfuge de l'écriture autobiographique.
L'auteur, alors qu'elle écrit ces propos, est déjà retournée au Vietnam et en
est revenue. Elle sait quelle impression elle a eu en revenant sur les lieux de
son enfance :
"Pourquoi
donc avons-nous été obligés de quitter ce pays ? Ici, je me sens chez moi. Je
déambule dans les rues comme si j'étais
partie hier." (p.262)
Loin de l'aider à comprendre sa vie en France ce
retour au Vietnam a accentué son sentiment de n'avoir pu s'adapter correctement
en France. Le problème est que même si ce voyage lui permet "[réactualiser ses] photos
d'enfance," (p.231), même si elle a "mal
à l'Indochine qui n'existe plus" (p.240.), l'auteur juge avec
nostalgie le Vietnam en fonction d'une enfance plutôt heureuse. Durant les
vingt dernières années, les souffrances qu'a connu le Sud Vietnam et ses
habitants, ne sont pas celles de Geneviève-Chantal Combes, elle les connaît de
manière indirecte.
Vers la fin de son récit l'auteur fait le bilan des dernières années :
"De
toutes ces années passées depuis notre arrivée en France, que dire ? Par
pudeur, je dirai qu'il ne s'est rien passé. Une succession de petites joies de
courte durée, de longues périodes de frustrations, d'angoisses, de sentiments
d'abandon, que je combattais vaille que vaille en cherchant ici et là, une
autre vérité, une autre philosophie." (p.226)
C'est ici la meilleure description du stress d'acculturation qu'a connu Geneviève-Chantal Combes. Nous avons vu que l'angoisse et la déception ont déclenché chez elle une forme de dépression qui s'est transformée peu à peu en nostalgie. Même si certains aspects ne sont pas résolus, elle a réussi à s'intégrer dans la société française.
Conclusion.
Nous sommes conscients que notre étude ne concerne
pas directement le problème de l'enseignement d'une langue étrangère et les
problèmes interculturels qui y sont liés. Notre propos était de montrer
l'importance que prennent les problèmes d'identité culturelle dans le processus
d'acculturation qui concerne tout apprenant d'une langue étrangère. Il est
important qu'un professeur soit sensible aux composantes culturelles de son
public et qu'il en tienne compte. Que se soit un public étranger ou métis voire
mixte, il faut apprendre à relativiser les cultures en présence et ne pas en
imposer une par rapport à l'autre. Il ne s'agit pas de relativiser en opposant,
mais d'amener une réflexion sur les spécificités de chacune des cultures afin
de mieux comprendre le fonctionnement interne de leur société.
Notre analyse tente également de montrer que les
stéréotypes peuvent être une porte d'entrée dans cette réflexion. Cependant, il
nous semble important d'être prudent avec le maniement de ceux-ci. Nous avons
vu les conséquences d'une approche essentiellement positive, elle crée une attente
irréaliste. Cela ne veut pas dire qu'il faille trop insister sur les aspects
négatifs d'une culture, au quel cas le public pourrait s'en détourner. Il
s'agit de les utiliser comme repères, plus faciles et plus rapides à
comprendre, dans une présentation de la culture cible la plus impartiale
possible.
Nous espérons également que notre analyse pourrait
servir de point de départ à une séquence pédagogique. Le récit de vie, en tant
que document authentique, permet de faire prendre conscience aux apprenant de
la conception stéréotypée de l'auteur et des problèmes qu'il a rencontrés lors
de son acculturation. L'intérêt du récit que nous avons choisi, est qu'il peut
donner lieu à un travail sur la représentation qu'ils ont de leur propre culture et de la culture
française.
Valérie Guetté.
Janvier 2000.
Ouvrages
:
¨ Les récits de vie, Sciences Humaines, n°102, février 2000.
¨ Combes G-C., Dechaux J-L., Les larmes versées sur un Vietnam perdu, Éditions des Écrivains, 1998.
¨ R. Amossy, A. Herschberg Pierrot, Stéréotypes et clichés, collection 128, Nathan Université, 1997.
¨ Les récits de vie, Pratiques, n°45, mars 1985.
¨ Lejeune P., Le Pacte autobiographique, Seuil, 1975.
Liens
Internet :
@ Questionnaire sur
la France de Charles
Trompette (Mélanges Pédagogiques – NancyII)
@ Acculturation et
adaptation psychologique de J.-W. Berry.
@ L'image de soi d'Eric Brasseur, 1997.