LA MAGIE DU CORPS  (Ed.GRASSET)      DE   DESMOND     MORRIS      (Interview - 1987) 

Paris Match. « Le singe nu », votre premier livre sorti en 1967, a été un best-seller dans le monde entier.Le nouveau livre que vous sortez chez Grasset sous le titre « La magie du corps » connaît le même succès.Comment expliquez vous ce phénomène ?

Desmond Morris.Observer l'homme avec un regard de zoologiste, c'était très audacieux en 1967 ! Et finalement, ça le reste aujourd'hui.Le public, même averti, est très surpris que j'ose parler de l'homme comme on le ferait d'une fourmi ou d'un éléphant.Heureusement nos lecteurs se reconnaissent dans mes descriptions et cela les fait rire.Je pense que le public aime cette approche totalement neuve.Aucun zoologiste avant moi, semble-t-il, n'avait eu l'idée d'étudier l'animal le plus extraordinaire de la planète !

P.M. Parmi tous les chapitres de votre livre « La magie du corps » consacré aux différentes parties du corps humain, le chapitre assurément le plus drôle est consacré au derrière de l'homme.

Pourquoi les fesses sont-elles constamment un sujet de plaisanterie et. de moquerie ?

D.M. Nous sommes très ingrats envers elles.L'homme a acquis ces deux hémisphères en se dressant sur ses pattes arrière.Pour rester debout en permanence, il a dû développer considérablement ses muscles fessiers.Parmi les 193 groupes de primates, l'espèce humaine est la seule à posséder cette caractéristique.Quel que soit le nom qu'on leur donne, il est vrai que les fesses sont le plus souvent considérées comme ridicules ou obscènes sans doute à cause de leur environnement.Niché au centre, il y a l'anus par lequel nous évacuons nos déchets et nos gaz.En outre, quand nous nous baissons, nos organes génitaux apparaissent encadrés par ces demi-lunes.

Il est donc impossible d'échapper à propos des fesses à l'association excrétion-sexe et c'est ainsi qu'exhiber son derrière est devenu une insulte (déféquer sur son ennemi) ou une obscénité (montrer ses organes génitaux),

Aujourd'hui, l'exhibition des fesses en public provoque toute une gamme de réactions depuis le rire jusqu'au scandale même si, en tant que signe de protestation, la nudité n'est plus ce qu’elleétait !

PM : Ce geste a-t-il toujours été vulgaire et provoquant ? 

D.M. Pour les anciens Grecs, cette région du corps était au contraire formidablement séduisante en raison de ses courbes agréables et du contraste qu'elle représentait avec l'arrière-train plat et calleux des singes.Avec raison, ils considéraient ces deux hémisphères comme suprêmement humains et ils érigèrent même un temple en l'honneur d'Aphrodite callipyge (la déesse -aux belles fesses).

Cela donna peu à peu naissance à une autre notion : si les fesses étaient réservées à l'homme, le Diable en était forcément dépourvu.Les premiers chrétiens furent convaincus que, même s'il arrivait à prendre une forme humaine, le démon n'arriverait jamais à acquérir le. même derrière que l'homme.C'était le seul détail anatomique échappant à ses pouvoirs maléfiques. Le Diable de l’iconographie moyenâgeuse n'avait pas de fesses.

Montrer ses fesses devint donc un moyen de repousser le Diable en l'humiliant ! Aujourd'hui, les « streakers » perpétuent ainsi une vieille tradition chrétienne sans le savoir...

P.M. Restons-en encore aux fesses puisque nous avons commencé par là. 

Ne possèdent-elles pas également un grand pouvoir de séduction ? 

D.M. Le derrière de la femme et ses implications sexuelles est fortement présent dans l'inconscient masculin c'est évident.Mais plus ou moins marqué selon les époques.

Le coeur stylisé, le symbole de l'amour, est en fait inspiré par le dessin des fesses

Pour comprendre cette attirance, il faut remonter très loin.Chez les femelles primates, le derrière se transforme au moment de l'ovulation.Il gonfle, il se colore les organes sexuels apparaissent….le mâle peut donc d'un seul coup d'oeiljugersi la femelle est dans une phase de reproduction, si elle prête à l'accouplement.

Pour la femelle de l'homme leschoses sont bien différentes. Son derrière ne se gonfle avec ses cycles menstruel parallèlement, sa sexualité meure constamment active Chez les humains, la copulation est véritablement un acte d'amour et il est essentiel que le corps de la femme puisse émettre en permanence des signaux érotiques.Les fesses jouent un rôle primordial dans la conquête du sexe opposégrâce à la combinaison de phénomènes.Elles sont plus volumineuses que celles des hommes, plus saillantes de profil et quand la femme marche son arrière-train ondule et setortille très naturellement. 

P.M. Ce signal sexuel a-t-il jours existé chez les homériens, même chez nos ancêtres lointains de Néanderthal ? 

D.M. Certainement. Nos très lointaines ancêtres arboraientmême une croupe beaucoupplus volumineuse que des femmes actuelles. 0n s’enrend compte en observant lessculptures de l'âge de pierre.

P.M. Pourquoi ces postérieurs hypertrophiés que l'on reste encore aujourd'hui chez certaines tribus du sud-ouest de l'Afrique avaient-ils tant de prestige ? Présentaient-il une utilité ?

D.M. Ces « super-fesses primitives ont donné lieu à des nombreuses spéculations. Voici un des scénarios possibles : nos ancêtres primitifs s'accouplaient par de comme tous les autres primates.Quand nous a commencé à adopter la position verticale et que les se développèrent, cette protubérance devint le nouveau signal sexuel de la femme.

P.M. Plus les fesses étaient volumineuses et plus le signal était fort ?

D.M. Oui, et cela finit par devenir tellement encombrant gênant que les mâles passèrent àla copulation de face.Conséquence : les seins mirent à gonfler.

P.M. Pour imiter la forme des fesses ?

D.M. Pour devenir un nouveau signal sexuel stimulant pour le mâle... Dès lors, les seins ne partagèrent la tâche avec lesfesses dont la taille put diminuer .

P.M. Dans une interview vousavez dit un jour que les seins étaient la partie du corps féminin qui vous intéressait le plus.Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

D.M. J'avais dit cela pour détendre l'atmosphère, mon but a été atteint... Ma réponse a estomaqué le journaliste et les féministes me sont tombées dessus!Mais je pense réellement que les seins de la femme sont très captivants pour le scientifique car il s'agit d'un phénomène biologique unique.La femelle du chimpanzé possède une poitrine plate en temps normal qui ne gonfle que dans les moments où elle allaite.Et la plupart des animaux fonctionnent de la même manière.La femme est le seul primate dont la poitrine demeure proéminente pendant près de cinquante ans.Les seins provoquent un stimulus érotique très puissant et c'est une erreur de vouloir les cantonner dans un rôle purement alimentaire. 

P.M. Vous n'êtes donc pas d'accord quand on qualifie l'attirance des hommes pour les seins de manifestation infantile ou régressive ?

D.M. C'est une sottise ! La poitrine de la femme agit d ‘ abord comme un excitant visuel et tactile.Même de loin elle est suffisamment visible pour établir la différence entre l'homme et la femme.Je ne pense pas que cette apparence rebondie et attirante soit un accident.Comme je vous l'ai dit, la présence de ces deux hémisphères sur le thorax permet à la femme de continuer d'attirer le regard de son compagnon sans pour autant être obligé de lui montrer sa croupe ce qui n'est pas toujours aisé en public de nos jours.Les seins de femmes transmettent un signal de séduction primitif et fondamental auprès de l'homme.

P.M. Vous signalez aussi l'importance de la taille mince qui contribue à mettre en valeur la poitrine et les hanches ?

D.M. Quand une femme cherche à intensifier sa féminité, elle porte souvent, dans de nombreuses cultures, une ceinture très serrée.Une taille fine produit un impact très puissant sur les hommes.Elle symbolise la virginité et l'innocence en affirmant : « Je suis une femme », mais aussi : « Je ne suis pas enceinte ». En d'autres termes, elle proclame : « On peut me mettre enceinte », ou encore « Vous pouvez me mettre enceinte » !

P.M. Entre les hanches et les seins, quel est le signal le plus séduisant pour un homme ?

D.M. L'idéal, bien entendu, serait de pouvoir utiliser les deux à la fois. Mais seules les femmes parfaitement proportionnées, celles qui sont le plus minces possible sans sacrifier leurs courbes, peuvent gagner sur les deux tableaux !

P.M. Et les hommes ? Quel est le point de vos recherches sur le pouvoir de séduction de leur corps ?

D.M. On a longtemps, par pudeur, caché le fait que les fesses des hommes pouvaient Exciter les femmes.Elvis' Presley est le premier qui a osé les remuer sur scène.Tout simplement comme une femme Quand Elvis Presley a fait cela pour la première fois en public il a créé un véritable scandale.Il bougeait de façon si outrée qu'on l'avait surnommé « Elvis le Pelvis ». Lors de ses premières apparitions à la télévision ses hanches furent bannies de l'écran ! Ses gestes étaient à tort interprétés commedes simulacres de copulation.En fait,Presley a été le premier à oser bouger les hanches…

P.M. Autre signal sexuel les cheveux, prétendez-vous.Comment agissent-ils pour stimuler le désir

D.M. Il ne faut pas généraliser, mais les cheveux courts sont souvent un signe de force, d'agressivité, de puissance, alors que les cheveux longs représentent la douceur et la sensibilité.Parmi les gestes les plus courants, il y a celui de la femme qui se passe sans cesse

la main dans les cheveux en parlant à un homme. Elle peut aussi les soulever, les écarterde son cou, les peigner avec ses doigts. Tous ces mouvements sont des gestes inconscients de parade. Sans s'en rendre compte, la femme en voie un message clair : « Re garde, je me fais belle pour toi ». Elle ne le sait pas, mais irrésistiblement elle encourage érotiquement son compagnon. -

Quelle est la partie du corps humain la plus étonnanteà votre avis ?

D.M. Ce sont nos mains m'étonnent le plus. C'est que nous possédons de plus actif, de plus fiable et de plus parfait. La main est une machine extraordinaire qui ne distingue vraiment des autres espèces.

P.M. Le nez a souvent été tourné en ridicule, ne serait que dans la littérature. Pourquoi s'en prendre à lui ?

D.M. Le nez est pourtant organe tout à fait remarquable .C'est grâce à lui que ce nous avons dans notre assiette a du goût et un parfum.Il sert de bouclier protecteur et de climatiseur à nos bronches... Je pense que le nez de l'hommeest devenu un sujet de plaisanterie à cause de son association avec les mauvaises odeurs,de son lien avec le museau l'animal et de sa tendance àcouler et à goutter quand noussommes enrhumés. Pour autres parties du visage, parle d'yeux de braise, joues de pêche, de lèvres sensuelles mais quand nous faisons référence au nez, c’est toujours peu flatteur.Pour désigner cet extraordinaire appareilon emploie des termes insultants comme pif, tarin, blaire,nase, etc.

P.M. En dehors de son rôle de filtre et de détecteur, a quoi sert cet appendice au milieu duvisage ?

D.M. S'il est moins expressif que les yeux ou la bouche ,lenez émet une série de signauxspécifiques.Il peut se plisser de dégoût, se tordre de méfiance se contracter d'angoisse se froncer de répugnance, s’évaser de colère ou de peur, exprimer de la curiosité, Pour une odeur suspecte... Le nez sémaphore !

P.M. Qu'est-ce q u'un beau nez aujourd'hui

D.M. Le grand nez n'existe pratiquement plus.En tout cas pas dans les magazines de féminins.Le nez féminin nesubsiste sur les photos sous la forme de deux minuscules narines.Même le nez des hommes sur les gravures de mode, a tendance à rapetisser comme si un appendice fort etpuissant représentait 1 que du guerrier agressif et un affront à l'égalité des sexes.

P.M. Beaucoup de gens se frottentle nez, se mettent les doigts dans les narines…Le nez semble attirer nos mains irrésistiblement.

D.M. Le nez a un rôle très confortant. Quand nous réfléchissons ou que nous sommes fatigués, nous nous pinçons arête du nez.Avant de mentir, nous le frottons.Dans Lesmoments de frustration ou d'ennui, nous avons tendance à mettre un doigt dedans.Aujourd'hui ce dernier geste souffre d'un léger tabou culturel, mais quand les gens se croient seuls, Ils peuvent exprimer leur ennui ou leur frustration par l'acte réconfortant de se récurer le nez. Tous ces signaux veulent dire que celui qui se touche le nez a besoin momentanément d'aide ou bien qu'il choisit de s'accorder du réconfort par le contact rassurant de ses mains ou de ses doigts.De même, quand on nous pose une question difficile, et que nous cherchons à dissimuler notre trouble, notre main se précipite vers le nez pour le caresser ou le pincer, comme si ce léger stress y produisait une sensation d'irritation.Un phénomène qui se remarque surtout chez les menteurs inexpérimentés.

PM.Peut-on tester la sincérité ou le caractère des hommes politiques, simplement en regardant les mouvements de leurs membres ou les expressions de leur visage ? 

D.M. Les politiciens sont des menteurs professionnels ! Attention, je ne dis pas que c'est forcément mal, mais les hommes politiques mentent parce qu'ils doivent toujours voir l'air énergiques, maîtres de la situation, solides, alors que nous savons bien qu'ils ne peuvent être tout cela constamment.Même dans les moments de panique, ils sont obligés de paraître forts et calmes. Ce sont des individus entraînés à gommer le doute et les points négatifs de leur attitude.Pourtant il arrive qu'ils se trahissent. les magazines étrangers me demandent souvent de dévoiler le caractère des hommes politiques en observant leur langage corporel à la télévision.C'est un phénomène très amusant à étudier.Je vois souvent des personnalités faire des gestes agressifs alors que leur discours se veut appaisant et rassurant.

P.M. Vous vous êtes déjà livré à ce jeu sur François Mitterrand ?

D.M. D'après ce que j'ai consaté, il est plutôt le genre 'homme à pratiquer le switch off », à laisser passer très peu d'émotions.Un bon moyen pour ne pas se tromper de message.C'est également ,attitude de Nancy Reagan lors que Ronald, son mari, a choisi le genre détendu et souriant quoi qu'il arrive. Même avant la plus délicate des négociations, son message corporel sera toujours : « Tout va très bien. Vous n'avez aucune crainte à avoir ».

P.M. N'existe-t-il pas une partie de notre corps ou de notre visage qui puisse être une sorte de baromètre de notre sincérité ?

D.M. Plus on descend vers le sol, plus le corps devient « honnête » ! Sur le plan du langage corporel, le pied est sans conteste la partie la plus franche car ses mouvements et ses changements de position nous disent tout sur l'esprit des gens.Tout simplement parce que personne ne pense à ses pieds.Ils sont livrés à eux-mêmes !

P.M. Il n'est pas non plus très facile de se pencher sous la table pour voir ce que pensent les autres !

D.M. C'est pourtant passionnant. Un homme assis dans un fauteuil, pendant une interview par exemple, peut avoir l'air calme et détendu.Il sourit, ses épaules ne sont pas crispées et ses mains restent souples.Il est à l'aise.Maintenant regardez ses pieds.Ils sont enroulés l'un autour l'autre, presque ligotés au fauteuil.Ensuite, l'homme les décroise et ils commencent à battre le plancher comme pour essayer de « fuir sur place ». Enfin, il croise les jambes et celle du dessus effectue un va-et-vient.Tous ces mouvements montrent une envie réprimée d'échapper à une situation.Au cours d'une conférence, l'étude des pieds des intervenants est, je vous assure, parfois plus intéressante que celle de leurs paroles !

P.M. Et les soudaines apparitions de transpiration sur les mains ?

D.M. Transpirer des mains est inhabituel et intimement lié à un stress.Quand nous dormons, les glandes sudoripares de la paume cessent toute activité quelle que soit la chaleur de la pièce.Si nous sommes détendus, nos paumes sont sèches ; mais plus nous sommes anxieux, plus elles deviennent humides.Cette sudation servait, il y a très longtemps, de préparation à l' empoignement d'armes.Mais aujourd'hui nos tensions sont essentiellement d'ordre psychologique et nous nous retrouvons avec des paumes moites alors que nous n'avons pas de hache ou de massue à saisir.La sudation palmaire est un vestige de notre existence de chasseur dont la plupart des citadins pourraient se passer...

P.M. Rien à voir avec la transpiration des aisselles ?

D.M. Celle-ci s'apparente plus à une sorte de signal sexuel chimique.Les glandes de cette région du corps ne se développent qu'à la puberté en même temps que la poussée des poils.Des recherches récentes semblent indiquer que les sécrétions de l'aisselle ne sont pas identiques chez l'homme et la femme.Elles paraissent agir de façon inconsciente chez l'un et l'autre, provoquant une stimulation sans que nous sachions réellement comment.

P.M. Si l'espèce humaine est dotée d'un si puissant stimulus sexuel sous les aisselles, pourquoi nous donnons-nous tant de mal pour l'étouffer par des lavages multiples, des parfums, des déodorants, des épilations ?

D.M. La cause en est dans l'habillement.Selon une ancienne coutume, un jeune homme qui voulait séduire une jeune fille au bal devait placer un mouchoir propre sous ses aisselles, à l'intérieur de sa chemise, avant de commencer à danser.Ensuite, il était supposé s'éventer avec ce même mouchoir envoyant du même coup des effluves de son odeur à la jeune fille.Aujourd'hui, malheureusement, avec nos corps engoncés dans plusieurs couches de vêtements, notre peau peut devenir une véritable serre où se développent des millions de bactéries.Notre odeur n'a plus rien de naturel.Elle se rancit et nos parfums se font puanteurs !Nous sommes si sensibles aux odeurs que nous préférons nous asperger les aisselles plutôt que de sentir mauvais...

P.M. Parmi les détails étonnants sur lesquels vous avez mis l'accent, il y a le fait que nous ayons du blanc autour de l’iris. A quoi cela nous sert-il ? 

D.M. Si vous avez déjà observé un chimpanzé, vous avez peut-être constaté que l'intérieur de ses yeux est entièrement marron jusqu'à la paupière.Les hommes passent la plupart de leur temps en groupes, en réunions de travail, en déjeuners, en rendez-vous, en famille... Il est capital, pour saisir les relations des gens et les sentiments que chacun éprouve, de pouvoir voir qui regarde qui.L'observation du regard permet de reconnaître immédiatement le leader, le timide, l'amoureux, l'angoissé.Faisons une supposition.Nous sommes en train de discuter avec Brigitte Bardot et quelques spécialistes de la protection des animaux.Si un habitant de la planète Mars débarquait, il verrait tout de suite que Bardot - et non les spécialistes - est le centre de la conversation.Autour de la table, les gens la regarderaient beaucoup plus souvent que les autres.Parce que c'est une très belle femme, bien sûr, mais aussi parce que sa présence ne laisse personne indifférent.Grâce à l'existence du blanc nous pouvons suivre la direction des yeux, et arriver ainsi' à saisir une ambiance, des sentiments, des changements d'humeur.

P.M. Découvrez-vous encore des gestes nouveaux ou dont vous ne connaissez pas la signification ?

D.M. Cela m'arrive.J'étais à Haïti récemment et on m'a offert une sculpture en bois qui représentait le bonjour haïtien.Il s'agit d'une main aux doigts repliés sauf le pouce et le petit doigt qui se dirigent vers le ciel.Haïti est le seul endroit au monde où l'on fait cela.J'ai commencé à faire une véritable enquête et mes recherches m'ont mené au XVe siècle, quand l'île a été découverte par Christophe Colomb.Il faut savoir que les Espagnols, pour mimer l'action de boire, lèvent la main et dirigent le pouce vers la bouche - comme nous - mais en la plaçant plus haut et en levant le petit doigt pour rappeler la forme des bouteilles de vin de leur pays.Au départ, cela signifiait - « Viens boire un verre. » Au cours des siècles, la signification première de ce mouvement s'est estompée jusqu'à disparaître mais l'intention amicale est restée.Aujourd'hui, tous les Haïtiens font ce geste de bienvenue.

Les gens voyagent énormément de nos jours et il me semble important de mettre en évidence les différents langages corporels. Au Japon par exemple, les gens imaginent qu'il faut faire des courbettes tout le temps et devant tout le monde.C'est totalement faux !A Kyoto, j'avais une assistante japonaise et, comme tout homme bien élevé, à chaque fois que j'ouvrais une porte, je voulais la laisser passer devant moi.Impossible ! Son rang social le lui interdisait.Quelque temps après, à NewYork, j'ai voulu m'effacer devant une dame pour la laisser sortir.Mais au moment où elle passait devant moi elle m'a lancé:« Pig » (cochon).Pour une New-Yorkaise, cette marque de politesse était inacceptable et misogyne.

P.M. Cela devient très compliqué...

D.M. Il me paraît indispensable d'apprendre à s'adapter.En Europe, par exemple, nous grandissons avec un espace culturel très important par rapport à celui des Orientaux.

Alors qu'un Arabe se sent rejeté si on se place loin pour lui parler, un Français est agressé si on se rapproche trop de lui... Quand vous faites du stop en France, vous levez le pouce, mais si jamais vous faites ce geste en Sardaigne, ne vous étonnez pas si on veut vous casser la figure.C'est l'insulte la plus obscène!De même l'anxiété et le stress ne s'expriment pas de la même façon dans le monde.

En France, il existe même de grandes différences entre Lille et Marseille.Après avoir écrit « Le singe nu » et « Le couple nu », je me suis lancé dans un livre beaucoup plus technique qui s'appelait « Gestures ». Avec une équipe d'observateurs, nous avons parcouru 28 pays d'Europe pour étudier les différents comportements.En France cela nous a permis d’assister à quelques scènes d’un grand comique. Dans le Sud, quand vous dessinez un Oavec le pouce et l'index celaveut dire zéro, alors que dans leNord cela signifie O.K. La confusion m'est apparue totaleau centre de la France, dans lesenvirons de Nantes.Un jour mon épouse s'adressa àdeux pêcheurs leur demandant sila journée avait été bonne. Lesdeux hommes lui font tous lesdeux ce geste de la main, alorsque pour l'un la pêche avaitexcellente, pour l'autre elleavait été désastreuse !

P.M. L'un étant de « culture sud » l'autre de « culture nord »...

D.M. Ils ont commencé à se disputer sur le quai. Nousétions très ennuyés !

P.M. Le formidable succès devos livres a-t-il bouleversé vie ?

D.M. Totalement.Il y a dix « Le singe nu », mon premierlivre, s'était déjà vendu à de dix millions d'exemplaires Cela voulait dire que je n'avaispas besoin d'exercer un autre métier qu'écrivain.Après« le couple nu » je suis parti vivre à Malte travailler sur un projetgigantesqueune encyclopédie des gestes humains.Je voulais décrire, classer, décrypter nos comportements, nos expressions, nos mouvements. Personne n'y croyait d'ailleurs. Mais j'ai finalement réussi à répertorier convenablement le langage corporel de l'être humain.En tout, nous accomplissons environ trois mille gestes. Un jour mon éditeur a débarquéchez moi je n'avais pasécrit depuis longtemps et il était un peu inquiet.Il m'a mandé si j'étais content de mon travail.Je lui ai réponduque tout allait très bien que j'en étais arrivé aux sourcils.Très perplexe, il m'a regardé en disant: « Vous commencez par le haut ou le bas du corps ? «  Par le haut, lui ai-je répondu. Le pauvre était horrifié ! « Il faudra vingt ans pour arriver aux pieds ! » J'y suis quandmême arrivé!En dehors desgestes humains j'ai une passion : le football.

P.M. C'est un sport que pratiquez ?

D.M. Pas précisément. Pour moi, il s'agit plutôt d'une activité insolite pratiquée par les hommes.Si j'habitais une autreplanète et que je survole la Terre, je serais très intrigué toutes ces grandes constructions au centre desquelles une foule de gens crient, courent et se battent sur une pelouse…

P.M. Existe-t-il des gestes propres aux années 80 ?

années 60, tout le monde s'aimait, et tout était possible.On venait d'autoriser la pilule et on ne connaissait pas encore le Sida.Tout baignait, comme on dit.Les jeunes étaient tous al longés par terre ! Quand on revoit des photos de l'époque, c'est très frappant.Tout le monde est couché!Sur les trottoirs des villes, lors des concerts, sur les pelouses des campus, dans les appartements... D'ailleurs, la drogue à la mode dans les années 70 était la marijuana qui donne plus envie de rêver que de bouger.Aujourd'hui, la mode est à la cocaïne, qui stimule... avant de détruire le cerveau malheureusement.Les jeunes d'aujourd'hui ont envie de réussir, leur vie professionnelle et privée, de gagner de l'argent. Ils sont très sérieux.Cette activité frénétique se ressent dans leurs comportements.On ne se couche plus sur les campus.

P.M. Vous passez tout votre temps à observer et disséquer les gestes des gens.Rien ne vous échappe, j'imagine !

D.M. Mes yeux voient certainement plus de choses que ceux de la moyenne des gens.Ils ont été soumis à un entraînement intensif.Mais cela ne veut pas dire que je suis constamment en train de décortiquer les gens que j'observe.En fait, dans les périodes où je travaille, je suis comme un athlète qui se concentre sur chacun de ses muscles et sur son souffle, et moi, mon sport c'est l'observation des gens.Mais, en dehors du travail, je me détends.Je me déconcentre.Quand je dîne avec des amis, j'oublie moi aussi tout ce que je sais voir.Je ne guette pas ce qu'ils font de leurs pieds ou de leurs mains, ni le nombre de fois où ils se grattent la tête... Je ne pense qu'à me détendre et m'amuser.

P.M. Après avoir lu « La magie du corps », dans lequel vous disséquez tous nos comportements, il y a des moments où on n'ose plus faire un geste en face de vous...

D.M. Ne vous inquiétez pas.Je deviendrais fou si j'étais constamment en train d'analyser les mimiques et les attitudes des gens que je rencontre ! 

INTERVIEW MARINA DE BALEINE