INTRODUCTION......................................................................................................................... 1

1-L’EXOTISME............................................................................................................................. .....2

1-1-Les Turqueries............................................................................................................. ....2

a-Le Grand Turc...................................................................................................................... 2

b-Les costumes «  a la turca ».................................................................................................2

c-Le café.................................................................................................................................. 3

d-Le harem...............................................................................................................................4

1-2-Les écrivains romantiques.................................................................................. .............5

2-LA CRUAUTE............................................................................................................................ .........6

2-1-Le Siècle des Lumières, XVIIIe siècle............................................................... .............6

a-Le stéréotype du Turc infidèle............................................................................................. 6

b-Le stéréotype du Turc tyran, despote................................................................................... 7

c-Le stéréotype du barbare.................................................................................................... 10

d-Le stéréotype du destructeur.............................................................................................. 13

2-2-L’un des héritiers des frères Lumière, Alan Parker......................... ..............................14

3-LES STEREOTYPES TURCS DANS LA BANDE DESSINEE............................................ ............15

3-1-Le stéréotype du costume.................................................................................. .............15

3-2-Le stéréotype de l’arabe................................................................................................ .15

3-3-Le stéréotype du méchant.............................................................................................. 16

3-4-Le stéréotype du guerrier, du conquérant............................................ ........................17

CONCLUSION.............................................................................................................................. 17

BIBLIOGRAPHIE......................................................................................................................... 19

INTRODUCTION

Aux XVIIe et début XVIIIe siècles, l’Empire Ottoman fascine l’Europe, tout y est sujet d’admiration. La Turquie s’apparente au raffinement du Grand Turc, au faste des costumes, au mystère du harem ou à l’opulence avec des produits comme le café. C’est l’époque des Turqueries qui se prolonge au XIXe siècle à travers les récits des voyageurs « romantiques » (Lamartine, Loti).

Mais le XVIIIe siècle est avant tout le Siècle des Lumières et les concepts des philosophes européens ont vocation universelle. Le Turc devient l’image de l’infidèle, du tyran, du barbare ou du destructeur. Alan Parker, dans les années 1970, « joue » de nouveau avec ces stéréotypes dans son film Midnight Express.

Finalement la bande dessinée exploite au mieux ces clichés avec les personnages du Capitaine Haddock, de Bécassine dans Bécassine chez les Turcs, d’Iznogoud ou de Corto Maltese dans La Maison Dorée de Samarkand.

En fait, ces stéréotypes sont toujours d’actualité et au début du XXIe siècle, le Turc dans l’imaginaire européen évoque encore à la fois le charme oriental et la cruauté barbare.



1-L’EXOTISME

1-1-Les Turqueries

Fin XVIIe siècle et XVIIIe siècle, c’est l’époque des Turqueries, le monde turc se résume à des clichés comme le Grand Turc, les costumes, le harem et le cérémonial du café. On pourrait presque qualifier cette période de « Turcomania ».

a-Le Grand Turc

Soliman II (1495-1566) est surnommé par les Occidentaux « le Magnifique » étant donné le faste qui caractérise sa Cour. Il inspire le respect puisqu’il est à la tête de la plus grande puissance d’Europe (à égalité avec l’Espagne) qui s’étend de la Serbie à l’Egypte. Le siège du Gouvernement du Grand Turc (appelé aussi le Grand Seigneur), est situé à Istanbul, au palais de Topkapi, et est surnommé la Sublime Porte.

Cet enthousiasme a un peu dévié depuis que « sultan» est devenu un nom classique donné aux chiens.

b-Les costumes «  a la turca »

Il est en effet de bon goût pour les nobles de s’habiller à l’orientale, « a la turca », pour les soirées mondaines ou encore de se faire peindre en habits orientaux. Ainsi on peut trouver des tableaux représentant des couples d’aristocrates anglais ou français vêtus de costumes turcs et de turbans pour les hommes ou de voiles pour les femmes, façon « haremlik », posant avec un air très sérieux.

C’est aussi la mode des divans et des sofas ainsi que des tapisseries à sujets orientaux.

La comédie du Bourgeois Gentilhommme (1670) de Molière parodie ce phénomène de mode et souligne de ce fait l’intérêt que montre la France pour la Turquie Ottomane. La Turquie est un sujet d’actualité surtout depuis qu’un envoyé du Sultan Mahomet IV, Soliman Aga, a été accueilli à la cour en novembre 1669 et a séjourné en France de 1669 à 1670.

Louis XIV demande donc à Molière d’écrire une comédie pour les fêtes organisées à Chambord à l’occasion des chasses d’automne et il précise qu’il souhaite que les Turcs apparaissent dans la pièce. Certains disent qu’il avait été vexé du manque d’admiration voire du dédain qu’avait témoignés l’ambassadeur du Sultan Mahomet IV lorsque Louis XIV était apparu à sa rencontre, sur un trône d’argent, couvert de diamants. Et donc par cette pièce le Roi pensait se venger quelque peu de l’humiliation qu’il avait ressentie. 

Comme promis, Molière fait intervenir des Turcs notamment au travers de la cérémonie turque à la fin de l’acte IV.

Molière a recours à des phrases turques ou plutôt à des mots aux consonances turques : »Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath » ce qui est censé signifier « N’as-tu point vu une jeune belle personne qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ? » mais qui en fait signifierait « Ce soir tu parles bien, bravo ! Moustapha, partons ! ».

Mais l’humour de la traduction est accessible à peu de personnes car Molière s’est inspiré de termes authentiques et à fabriquer aussi beaucoup de ces mots.

Cependant certains termes seront repris comme « salamalequi » (Scène IV, Acte IV) qui signifie « Salam aleik, le salut sur toi » et donnera en français « salamalecs ». Le mot « salamalecs » est défini dans le dictionnaire Larousse comme une formule de politesse ou comme une politesse exagérée.

La cérémonie turque donne lieu à un ballet qui fait intervenir un Mufti (théoricien et interprète du droit canonique musulman), des Dervis et des Turcs. Il est précisé que le Mufti est coiffé d’un turban de cérémonie, d’une grosseur démesurée et garni de bougies allumées, puis les deux Dervis portent l’Alcoran et ont des bonnets pointus, garnis eux aussi de bougies allumées.

L’intention burlesque se trouve dans la langue soi-disant turque qui semble ainsi être une langue parfois peu élaborée avec « Ha la ba, ba la chou, ba la ba, ba la da ».

Mais le burlesque se trouve aussi dans les costumes qui donnent l’impression que les Turcs s’habillent avec beaucoup de superflu et l’ironie est d’autant plus présente que dans la préface on ajoute que Molière a essayé d’être aussi proche de la réalité que possible. Ainsi par souci d’authenticité, le chevalier d’Arvieux, qui avait séjourné en Orient, s’est occupé de « tout ce qui regardait les habillements et les manières des Turcs »…

c-Le café

Au XVIIe siècle, le café est introduit en France par des hommesvoyageant dans le Levant, c’est-à-dire la façade maritime de l’Empire Ottoman, appelée aussi les états barbaresques, connus à travers ses ports tels que Alger, Tripoli de Barbarie ou Tunis.

Le monde turco-ottoman est constitué à la fois de la Turquie, siège du gouvernement et du pouvoir, mais aussi de l’Empire Ottoman, conquêtes ottomanes.

Ainsi de part sa situation géographique, port de la Méditerranée, le café arrive d’abord à Marseille où il fait fureur et devient une mode au départ dans les couches aisées de la population.

Puis au XVIIIe siècle, le café passe dans les mœurs et est popularisé. Les Français se l’approprient et oublient petit à petit son origine, le café n’évoque plus la Turquie. D’ailleurs comme l’écrit Hélène Desmet-Grégoire ,dans Le Divan magique, L’Orient turc en France au XVIIIe siècle, le café est dorénavant servi « a la franca », c’est le café au lait. Et finalement vers 1730, le moka, le café turc devient trop rare et donc trop cher et s’évince alors face au café des Antilles, des colonies.

D’autres produits sont importés des ports du Levant, des produits alimentaires comme les épices avec le poivre, le muscad, le gingembre, la cannelle ou le clou de girofle mais aussi des drogues médicinales comme l’eau de Damas ou d’autres produits comme le henné ou le musc.
Donc l’Empire Ottoman est aussi connu à travers ces produits de consommation mais ce sont souvent des produits luxueux accessibles seulement aux couches les plus riches de la société française. Malgré tout, l’Empire Ottoman est, grâce à ces produits, synonyme de prestige, d’opulence et de richesse. 

d-Le harem

Le harem évoque la sensualité et l’exotisme pour l’Europe. D’ailleurs au XIXe siècle, Ingres (1780-1867) exploite encore savamment ce cliché avec le Bain Turc et ses Odalisques. Le harem est un élément essentiel dans la littérature ou la peinture orientalistes.

En 1672, Racine profite de l’engouement pour la Turquie Ottomane pour écrire Bajazet, dont l’intrigue se situe à Constantinople, « dans le Sérail du Grand Seigneur ». Il s’inspire d’un fait réel puisque Bajazet était mort en 1635 ce qui avait donné lieu à de multiples récits.

Ainsi la coutume sous l’Empire Ottoman veut que le Sultan fasse mourir ses frères de façon à éviter des complots pour l’évincer. Mais le Sultan Amurat (ou Morat) laisse vivre son frère «  le stupide Ibrahim » et son demi-frère Bajazet car il admire ses qualités, notamment sa beauté. Roxane, la mère d’Amurat, qui est encore jeune puisqu’elle a eu son fils vers 13-14 ans, tombe amoureuse de Bajazet. Mais Bajazet, de son côté, est amoureux de la confidente de Roxane, Floridon. A la suite d’une insurrection de son armée qui vise à accorder le pouvoir à Bajazet, Amurat fait envoyer un émissaire pour assassiner Bajazet. Mais Roxane fait tuer l’émissaire et finalement en apprenant que Bajazet lui préfère Floridon, décide de faire étrangler Bajazet.

Elle pardonne à Floridon qu’elle garde à ses services et s’occupe de l’enfant, donc le fils de Bajazet, que Floridon met au monde. Ce dernier sera fait prisonnier à la Mecque par les Chevaliers de Malte.

Cette pièce fait allusion aux intrigues qui peuvent régner dans le Sérail mais aussi à la grandeur de l’Empire Ottoman comme avec cette réplique de Bajazet dans l’Acte II, Scène 1 :

»…Soliman jouissait d’une pleine puissance :

L’Egypte ramenée à son obéissance,

Rhodes, des Ottomans ce redoutable écueil,

De tous ses défenseurs devenu le cercueil,

Du Danube asservi les rives désolées,

De l’empire persan les bornes reculées,

Dans leurs climats brûlants les Africains domptés,

Faisaient taire les lois devant ses volontés. »

La pièce met en évidence l’ambivalence du monde Ottoman pour les Français au XVIIe siècle, qui attire de part sa richesse, son harem et donc son exotisme mais aussi fait peur. Cependant la peur suscite, à cette époque, davantage le respect, la curiosité que la critique. 

Tous ces stéréotypes contribuent à façonner une image de la Turquie, celle d’un pays fastueux.

Au XVIIIe siècle, l’exotisme de l’Empire Ottoman captive toujours mais on commence à s’ouvrir à d’autres aspects de ce pays grâce aux récits des voyageurs turcophiles mais aussi turcophobes.

Au milieu du XIXe siècle, l’Empire Ottoman n’est plus si mystérieux suite à la domination croissante de l’Occident sur cet Empire mais des écrivains romantiques continuent à décrire le charme de la Turquie.

1-2-Les écrivains romantiques

Lamartine (1790-1869), dans son recueil Voyage en Orient, est sous le charme de Constantinople avec les paysages du Bosphore, les collines de Galata, de Péra où il écrit :

« -vous avez à toutes les heures du jour et de la nuit le plus magnifique et le plus délicieux spectacle dont puisse s’emparer un regard humain ; c’est une ivresse des yeux qui se communique à la pensée, un éblouissement du regard et de l’âme. »

Il reprend le cliché du Turc fumant le narguilé :

«…La place était encombrée de ballots, de marchandises, de chevaux, de chiens sans maître, et de Turcs accroupis qui fumaient à l’ombre ; les bateliers des caïques étaient aussi en grand nombre sur les margelles du quai, attendant leurs maîtres ou sollicitant les passants : c’est une belle race d’hommes, dont le costume relève encore la beauté. Ils portent un caleçon blanc, à plis aussi larges que ceux d’un jupon ; une ceinture de soie cramoisie le retient au milieu du corps ; ils ont la tête coiffée d’un petit bonnet grec en laine rouge, surmonté d’un long gland de soie qui pend derrière la tête ; le cou et la poitrine nus ; une large chemise de soie écrue, à grandes manches pendantes, leur couvre les épaules et les bras. ».

Pierre Loti (1850-1923) est lui aussi ébahi par les paysages de Constantinople qu’il dépeint dans son livre Les Capitales du monde, il rend compte aussi des mœurs des Turcs comme dans ce passage :

« Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans les petits vases de cuivre ; la grande flânerie douce des soirs d’Orient commence, les narguilés s’allument, et les cigarettes blondes remplissent l’air odorante fumée. ».

2-LA CRUAUTE

2-1-Le Siècle des Lumières, XVIIIe siècle

Les philosophes des Lumières auront raison de ces clichés associés jusque-là à la Turquie : le Grand Turc devient un tyran, un despote et la Turquie le bouc émissaire des penseurs du Siècle des Lumières. La Turquie est alors le symbole de l’obscurantisme, l’antithèse des concepts de religion, liberté, justice voire civilisation..

a-Le stéréotype du Turc infidèle

Pascal (1623-1662) dans les Pensées, chapitre II, la religion n’est pas contraire à la raison prend comme exemple les Turcs pour décrire les infidèles : 

« Les impies qui font profession de suivre la raison doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc ? « Ne voyons-nous pas, disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les chrétiens ? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous-mêmes, etc. » (Cela est-il contraire à l’Ecriture ? Ne dit-elle pas tout cela ?) ».

Pascal établit un quasi-parallèle entre les bêtes et les Turcs puis les hommes et les chrétiens. 

Par contre dans la partie sur la condition humaine, Appendice de « La misère de l’homme », Pascal mentionne la Turquie pour sa puissance : 

»Inconstance et bizarrerie.- Ne vivre que de son travail, et régner sur le plus puissant Etat du monde, sont choses très opposées. Elles sont unies dans la personne du Grand Seigneur des Turcs. ».

On ne peut s’empêcher de reconnaître la grandeur de l’Empire Ottoman, sa puissance mais on ne respecte plus le Sultan, son autorité sur ses sujets et sa façon de dominer un si grand Empire. (d’où peut-être l’origine de l’expression « travailler pour le Grand Turc » qui signifie travailler gratuitement).

Montesquieu (1689-1755) dans les Lettres persanes, Lettre XXXV, fait écrire à Usbek, voyageur perse, dans une de ses lettres à Gemchid, son cousin, dervis du brillant monastère de Tauris :

« Que penses-tu des chrétiens, sublime dervis ? Crois-tu qu’au jour du jugement ils seront comme les infidèles turcs, qui serviront d’ânes aux juifs et les mèneront au grand trot en enfer ? ».

Les Turcs n’ont pas de religion, ils ne sont ni de bons musulmans et encore moins de bons chrétiens. 

b-Le stéréotype du Turc tyran, despote

Montesquieu ne mentionne la Turquie que pour mieux critiquer les régimes arbitraires occidentaux et mieux démontrer jusqu’où peut amener un gouvernement despotique. La Turquie devient le symbole du despotisme, de l’autorité arbitraire et du manque de libertés, enfin tout ce à quoi l’Europe des Lumières doit éviter de ressembler. 

Dans De l’Esprit des Lois (1748), Livre V/ChapitreXIV, l’arbitraire du Sultan est pris à partie : 

»Pour que tout ne soit pas perdu, il est bon que l’avidité du prince soit modérée par quelque coutume. Ainsi, en Turquie, le prince se contente ordinairement de prendre trois pour cent sur les successions des gens du peuple. Mais, comme le grand seigneur donne la plupart des terres à sa milice, et en dispose à sa fantaisie ; comme il se saisit de toutes les successions des officiers de l’empire ; comme, lorsqu’un homme meurt sans enfants mâles, le grand seigneur a la propriété, et que les filles n’ont que l’usufruit ; il arrive que la plupart des biens de l’Etat sont possédés d’une manière précaire. ». L’arbitraire du pouvoir est critiqué car aucune loi n’établit la succession du prince : »Chaque prince de la famille royale ayant une égale capacité pour être élu, il arrive que celui qui monte sur le trône fait d’abord étrangler ses frères, comme en Turquie ; ou les fait aveugler, comme en Perse ; ou les rend fous, comme chez le Mogol : ou, si l’on ne prend point ces précautions, comme à Maroc, chaque vacance de trône est suivie d’une affreuse guerre civile. ».

En 1769, M.Porter dans Sur les observations sur la religion, les lois, le gouvernement et les mœurs des Turcs, traduit en français par Bergier[1]: critique lui aussi cette tradition fratricide : « N’allons pas vivre là, mon ami ! Ô le vilain pays ! Il y a une grande bête féroce qui dévore toutes les bêtes féroces qui sont autour d’elle ; et celles-ci, à l’exemple de la première, dévorent toutes celles qui les approchent, et ainsi de proche en proche ; c’est un pays où tout est dévorant et dévoré «. Pour les Européens, il s’agit d’une pratique expéditive qui, bien qu’elle évite tout conflit dans la succession, met à mort des princes innocents.

Montesquieu cite de nouveau la Turquie pour montrer comment une justice rapide peut être dangereuse dans le Livre VI, Chapitre II, De la simplicité des lois criminelles, dans les divers gouvernements :

« On entend dire sans cesse qu’il faudrait que la justice fût rendue partout comme en Turquie. Il n’y aura donc que les ignorants de tous les peuples qui auront vu clair dans la chose du monde qu’il importe le plus au hommes de savoir ? 

Si vous examinez les formalités de la justice, par rapport à la peine qu’a un citoyen à se faire rendre son bien, ou à obtenir satisfaction de quelque outrage, vous en trouverez sans doute trop : Si vous les regardez dans le rapport qu’elles ont avec la liberté et la sûreté des citoyens, vous en trouverez souvent trop peu ; et vous verrez que les peines, les dépenses, les longueurs, les dangers même de la justice, sont le prix que chaque citoyen donne pour sa liberté.

En Turquie, où l’on fait très peu d’attention à la fortune, à la vie, à l’honneur des sujets, on termine promptement, d’une façon ou d’une autre, toutes les disputes. La manière de les finir est indifférente, pourvu qu’on finisse. Le bacha, d’abord éclairci, fait distribuer, à sa fantaisie, des coups de bâton sur la plante des pieds des plaideurs, et les renvoie chez eux. ».

Pour bien mettre en évidence l’absurdité d’une justice qui n’est pas fondée sur des lois fondamentales, Montesquieu prend comme exemple « les plus ignorants de tous les peuples ».

Dans le Livre XI, Chapitre VI, De la Constitution d’Angleterre, Montesquieu reprend la Turquie comme l’emblème du despotisme :

« Tout serait perdu, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs:  celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers.

Dans la plupart des royaumes de l’Europe, le gouvernement est modéré ; parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l’exercice du troisième. Chez les Turcs, où ces trois pouvoirs sont réunis sur la tête du sultan, il règne un affreux despotisme. ».

Montesquieu dans les Lettres persanes se sert de l’Orient, représentés par deux voyageurs perses, pour mieux se moquer des mœurs occidentales. Mais sa satire sur l’Occident n’est pas sans toucher l’Orient et sans jouer avec les stéréotypes qu’on a de cette partie du monde à l’époque. Montesquieu souhaite critiquer le régime monarchique français et a de nouveau recours à la Turquie pour mettre en évidence les travers d’un régime despotique.

Dans la Lettre VI, Usbek écrit à son ami Nessir à Ispahan : 

»Il faut que je te l’avoue, Nessir : j’ai senti une douleur secrète quand j’ai perdu la Perse de vue, et que je me suis trouvé au milieu des perfides Osmanlins. ».

Les Osmanlins ou Osmanli désignent les Ottomans dont leur fondateur est Osman en turc ou Othman en arabe.

Dans la Lettre XIX, Usbek écrit à son ami Rustan à Ispahan :

« Nous n’avons séjourné que huit jours à Tocat ; après trente-cinq jours de marche, nous sommes arrivés à Smyrne.

De Tocat à Smyrne, on ne trouve pas une seule ville qui mérite qu’on la nomme. J’ai vu avec étonnement la faiblesse de l’empire des Osmanlins. Ce corps malade ne se soutient pas par un régime doux et tempéré, mais par des remèdes violents, qui l’épuisent et le minent sans cesse.

Les bachas, qui n’obtiennent leurs emplois qu’à force d’argent, entrent ruinés dans les provinces, et les ravagent comme des pays de conquête. Une milice insolente n’est soumisequ’à ses caprices. Les places sont démantelées, les villes, désertes, les campagnes, désolées, la culture des terres et le commerce, entièrement abandonnés.

L’impunité règne dans ce gouvernement sévère : les chrétiens qui cultivent les terres, les juifs qui lèvent les tributs, sont exposés à mille violences.

La propriété des terres est incertaine, et par conséquent l’ardeur de les faire valoir, ralentie : il n’y a ni titre ni possession qui vaille contre le caprice de ceux qui gouvernent.

Ces barbares ont tellement abandonné les arts, qu’ils ont négligé jusques à l’art militaire. Pendant que les nations d’Europe se raffinent tous les jours, ils restent dans leur ancienne ignorance,et ils ne s’avisent de prendre leurs nouvelles inventions qu’après qu’elles s’en sont servi mille fois contre eux.

Ils n’ont aucune expérience sur la mer, point d’habileté dans la manœuvre. On dit qu’une poignée de chrétiens sortis d’un rocher (allusion aux chevaliers de Malte) font suer les Ottomans et fatiguent leur empire.

Incapables de faire le commerce, ils souffrent presque avec peine que les Européens, toujours laborieux et entreprenants, viennent le faire : ils croient faire grâce à ces étrangers de permettre qu’ils enrichissent.

Dans toute cette vaste étendue de pays que j’ai traversée, je n’ai trouvé que Smyrnequ’on puisse regarder comme une ville riche et puissante. Ce sont les Européens qui la rendent telle, et il ne tient pas aux Turcs qu’elle ne ressemble à toutes les autres.

Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire, qui, avant deux siècles, sera le théâtre des triomphes de quelque conquérant. ».

Montesquieu reprend les thèmes déjà présentés dans De l’Esprit des Lois tels que l’arbitraire du pouvoir, de la justice, de la propriété. L’Europe des Lumières apporterait la civilisation, la prospérité sur Smyrne (rebaptisée depuis Izmir), tel un effet de baguette magique.

Pourtant cet arbitraire n’était pas caractéristique de tous les sultans puisque Soliman, successeur de Selim 1er, était surnommé par son peuple « le Législateur » et le roi d’Angleterre, Henri VIII, envoya même ses juristes pour étudier le code judiciaire mis en place par le Sultan.

c-Le stéréotype du barbare

Dans l’annexe des Lettres persanes figurent quelques lettres abandonnées dont celle-ci, Fragment d’une lettre d’Usbek :

« Je ne sais comment il arriva qu’un Turc se trouva un jour avec un cannibale. « Vous êtes bien cruel, lui dit le mahométan, vous mangez les captifs que vous avez pris à la guerre. - Que faites-vous des vôtres, lui répondit le cannibale ? – Nous les tuons, mais quand ils sont morts, nous ne les mangeons pas. »

Il vaut bien la peine pour si peu de chose de se distinguer des sauvages. Nous trouvons de la barbarie à des coutumes presque indifférentes et nous n’en trouvons pas à violer toutes les règles de l’humanité et à faire taire tous les sentiments de la pitié. »

Le Turc devient un être sans foi, ni loi. Le Turc représente l’incroyant, l’ennemi brutal, le barbare. Ainsi aux XVIIe, XVIIIe siècles, quand on souhaite injurier un homme, on le traite de « vrai Turc » et par là même on le taxe de barbarie, de cruauté et d’irréligion. Le Turc est l’ennemi par excellence. 

L’image du Turc barbare face à l’Europe civilisée est reprise par exemple dans la pièceOthello de Shakespeare (1564-1616) qui se déroule à Venise, puis dans l’île de Chypre. Mehmet II (1451-1481) avait en effet mené une politique de conquête des terres byzantines et vénitiennes.

Dans l’Acte II, Scène III, Othello sépare deux adversaires et les réprimande pour leur manque de courtoisie : 

« Are we turn’d Turks, and to ourselves do that

Which heaven has forbid to Ottomites ?

For Christian shame, put by this barbarous brawl ; »

(« Voyons ! qu’y a t-il ? Holà ! quelle est la cause de ceci ? Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nous-mêmes ce que le ciel a interdit aux Ottomans ? Par pudeur chrétienne, laissez là cette rixe barbare. »).

Et dans l’Acte V, Scène II, quand Othello se donne la mort :

« And say besides, that in Aleppo once,

Where a malignant and a turban’d Turk

Beat a Venetian, and a traduc’d the state,

I took by the throat the circumciseddog

And smote him thus. »

(« …Racontez cela, et dites en outre qu’une fois, dans Alep, voyant un Turc, un mécréant en turban, battre un vénitien et insulter l’Etat, je saisis ce chien de circoncis à la gorge et le frappai ainsi.(Il se perce de son épée.) »).

Le stéréotype du barbare est sans doute entretenu par la légende de Barberousse.

En fait, ils sont quatre frères : Aroudj, le frère aîné, Elias, Isaak et Kheir-ed-din, probablement de descendance grecque ou albanaise mais la légende a rassemblé ces quatre frères en une même et unique personne, le terrible corsaire Barberousse, roi de Barbarie.

La Barbarie ou les Etats barbaresques est le nom donné par les Européens aux pays d’Afrique du Nord suite à la déformation du nom de « Berbérie », pays des Berbères, d’où l’amalgame entre les pays barbares et l’acte de barbarie.

A cette époque, l’Europe chrétienne combat l’Empire Ottoman, mais la guerre est menée par des « professionnels », des mercenaires. Au nom du prétexte religieux des croisades, ces corsaires deviennent alors des soldats de la Foi. La barbarie sévit des deux camps et aussi du côté des chrétiens avec les Chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem (appelés Chevaliers de Malte vers 1530) mais l’Europe retient essentiellement la barbarie des pirates musulmans. Une des raisons de ce manichéisme est que chaque croisade faisait son lot de prisonniers et les religieux chrétiens pouvaient racheter les captifs. Pour cela, les missionnaires devaient collecter des fonds et donc apitoyer les Européens par des récits sur la cruauté de l’ennemi à grand renfort d’images, de gravures représentant le pirate musulman avec son burnou et son sabre.

Par contre, si on se fie aux récits des Anglais, les pirates barbaresques sont loin d’être aussi cruels que les pirates chrétiens. Mais leurs récits ne sont pas non plus objectifs puisque les ennemis de l’Angleterre, à cette époque, sont l’Espagne et la France. 

Donc les frères Barberousse possèdent les villes de Barbarie (Alger et Tunis notamment) et sont donc les maîtres de la Méditerranée. Mais afin de consolider leurs possessions face aux attaques des Espagnols, en 1518, Kheir-ed-din se soumet au sultan ottoman, Selim 1er , et lui offre son royaume. En contrepartie, il obtient la protection du Grand Turc. Kheir-ed-din, à la tête de la puissance maritime turque, défend la côte méditerranéenne contre les invasions espagnoles. Il devient Gouverneur de la ville d’Alger. C’est la période de la Régence à Alger.

Les Espagnols le redoutent et une chanson espagnole du XVIe siècle commence ainsi : « Barberousse, Barberousse,

Tu es le roi du mal ;

Il n’est de douleur ni de fait

De caractère infernal

Qui ne soit commis

Par ce pirate sans égal. ».

En 1519, Charles Quint, roi d’Espagne, devient empereur du Saint-Empire romain germanique et François 1er, roi de France, se trouve « encerclé » par les Espagnols.

En 1536, François 1er signe un traité de commerce avec Soliman et demande l’aide de Barberousse pour repousser les Espagnols malgré les protestations de l’Europe catholique. C’est le siège de Nice mais aussi des alliances entre la Croix, symbole des croisades chrétiennes, et le Croissant, symbole de l’Empire ottoman..

Barberousse est enterré comme il le souhaitait à Beshiktache, sur les rives du Bosphore.

Mais dans un contexte pluscontemporain, comme le rappelle Jeremy Seal dans A Fez of the Heart, Martin Luther[2] aurait repris ce stéréotype dans un de ses prêches :

« to be delivered from the World, the Flesh, the Turk, and the Devil. ».

d-Le stéréotype du destructeur

Voltaire (1694-1778) essaie d’être plus neutre et de ne pas tomber dans l’attitude manichéiste de Montesquieu qui semble séparer le monde entre le bien vers lequel on tend dans l’Europe des Lumières et le mal concentré à l’état pur en Turquie.

Ainsi Voltaire dans le Supplément au siècle de Louis XIV, repris par Alain Grosrichard dans la Structure du Sérail[3], écrit :

« Je crois devoir ici combattre un préjugé : que le gouvernement turc est un gouvernement absurde qu’on appelle despotique ; que les peuples sont tous esclaves du sultan ; qu’ils ont rien en propre, que leur vie et leurs biens appartiennent à leur maître. Une telle administration se détruirait elle-même.

Il est très faux qu’un tel gouvernement existe, et il me paraît très faux qu’il puisse exister.

Il n’a point d’Etat despotique par sa nature. Il n’y a point de pays où une nation ait dit à un homme : « Sire, nous donnons à votre gracieuse majesté le pouvoir de prendre nos femmes, nos enfants, nos biens et nos vies, et de nous faire empaler selon votre bon plaisir et votre adorable caprice. ».

Mais il ne sera pas sans condamner la Turquie. Dans le Dictionnaire philosophique (1764) et l’article sur les Mahométans, il écrit :

« Je hais tant la calomnie que je ne veux même pas qu’on impute des sottises aux Turcs, quoique je les déteste comme tyrans des femmes et ennemis des arts. ».

Puis dans sa Stance à Catherine II, il ajoute :

« Tu Vengeras la Grèce en chassant ces infâmes

Ces ennemis des arts, ces geôliers des femmes ».

Le Turc devient le destructeur de l’héritage grec, de la culture et de la civilisation. C’est l’hellénisme qui prévaut dans l’Europe des Lumières.

En 1782, Mozart compose l’Enlèvement au sérail, le Turc représente l’oppresseur des femmes mais aussi des peuples en général. Il détruit tout sur son passage et asservit les peuples, son Empire s’étend d’Alger à la frontière persane et de Budapest à La Mecque. 

En 1453, Constantinople, la capitale de l’Empire byzantin avait été conquise par les Ottomans avec le Sultan, Mehmet II, « Le Conquérant », ce qui mettait fin à la présence chrétienne en Orient.

En 1521, Soliman prenait Belgrade, puis en 1526, la Hongrie. En 1529, il assiégeait Vienne mais était repoussé. En 1571, la bataille de Lépante contre l’Espagne était la première défaite de la flotte turque. Les conquêtes turques renforcent l’image du destructeur, de l’oppresseur.

2-2-L’un des héritiers des frères Lumière, Alan Parker

L’histoire vraie de Billy Hayes a inspiré le film d’Alan Parker, Midnight Express. Dans son livre, Billy Hayes, jeune Américain de 23 ans, au moment de son arrestation, décrit son calvaire dans les prisons turques insalubres et dirigées par des autorités corrompues où tout se monnaie, même la liberté. Il a été condamné à la prison à perpétuité en 1970 pour trafic de drogue alors qu’il a été arrêté avec deux kilos de haschich à l’aéroport d’Istanbul. Grâce à l’amnistie du nouveau gouvernement de Suleiman Demirel, sa peine est ramenée à douze ans. Il passera finalement cinq ans en prison et réussira à s’échapper en passant par la Grèce.

Le film d’Alan Parker popularise l’histoire de Billy Hayes et popularise tristement la Turquie. La Turquie est alors jugée à travers la grille de lecture de Midnight Express : corruption, système judiciaire à deux vitesses, peines disproportionnées pour les étrangers mais aussi des Turcs brutes, malhonnêtes et sales. Ce film a beaucoup imprégné l’image du Turc en Europe.

Jeremy Seal dans A fez of the Heart reprend les phrases choc du film telles que :

« Justice in Turkey is like asking bears to shit in a toilet », « They have special classes for corruption at night schools » et « For a nation of pigs, it sure is funny you don’t eat them. ».

Le Turc devient la tête de Turc de l’Occident au fur et à mesure que l’Empire Ottoman perd son pouvoir. 

D’après le Robert, le dictionnaire des expressions et des locutions, être une tête de turc signifie : »être l’objet des railleries, des plaisanteries d’autrui ». C’est ce sur quoi on frappe et donc une allusion au dynamomètre dans les foires. Il s’agit de frapper une partie qui représente une tête ornée d’un turban, la turquette, de façon à faire remonter par la force du coup le poids. Une autre pratique peut expliquer cette expression car à l’époque où le Turc représente l’ennemi, on confectionne des têtes de carton représentant des Turcs qui servent de cibles pour l’entraînement des cavaliers. Au début, ces cibles sont appelées têtes de Mores, le More (ou le Maure) étant le musulman, mais ce mot se rapproche trop de celui de la mort et on opte pour tête de Turc.

3-LES STEREOTYPES TURCS DANS LA BANDE DESSINEE

La bande dessinée est le lieu privilégié des stéréotypes. Pour une application pédagogique, la bande dessinée est un bon atout pour répertorier les stéréotypes des Turcs en Europe.

3-1-Le stéréotype du costume

DansBécassine chez les Turcs, Bécassine décrit le commandant du bateau comme un grand voyageur qui connaît bien les « pays à Turcs » :

« …Il a pris aussi leurs habitudes . Quand il se repose dans sa cabine, presque toujours il se coiffe d’un fez, et il s’accroupit par terre, sur un tapis, comme font les Turcs que j’ai vus sur des images. »

Les images de la femme voilée vivant dans le « haremlike », la partie réservée aux femmes par opposition au « selamlik », chambre de l’homme (divans, sofas). Puis le Turc est coiffé d’un fez, pourtant l’habit ne fait pas le Turc et encore moins le fez.

En 1826, le turban est aboli en Turquie, symbole de retard et on introduit le fez. En 1925, le fez est interdit avec Atatürk car il symbolise l’Empire et non le modernisme. On souhaite alors se rapprocher de l’Occident et les femmes doivent s’habiller à l’européenne et le port du fez donne lieu à des arrestations.

3-2-Le stéréotype de l’arabe

La couverture de Bécassine chez les Turcs représente Bécassine sur un dromadaire. Pourtant les dromadaires ne sont pas courants en Turquie mais plutôt dans les pays du Maghreb. Les minarets montrent qu’il s’agit d’un pays musulman. 

La Turquie est souvent associée au paysage des pays arabes (dromadaires, désert voire pyramides), ne serait-ce qu’à travers les paquets de cigarettes Camel « made in Turkey ».

La religion est aussi source de confusion puisque les Occidentaux associent souvent les termes « musulman » et « arabe ». Donc si les Arabes sont musulmans et les Turcs sont musulmans alors les Turcs sont arabes ! En fait cette confusion vient peut-être du fait que l’Empire Ottoman a occupé les pays arabes du Maghreb.

L’illustration de la méthode Assimil pour le turc représente un Turc avec une moustache, le teint mât, portant le fez et la djellaba. Bien entendu, il s’agit d’une caricature au même titre que le Français avec la moustache, les cheveux noirs, habillé d’un tee-shirt marin et coiffé de son béret. Mais les Turcs sont loin de représenter un peuple homogène et peuvent être originaires des différents territoires qui composaient l’Empire Ottoman. Selon Atatürk, la civilisation turque a commencé en Anatolie.

3-3-Le stéréotype du méchant

Une des injures classiques du Capitaine Haddock dans Tintin est « Bachi-bouzouk » ou « Bachi-bouzouk des Carpates ». C’est un mot turc signifiant « mauvaise tête » et c’est le nom donné aux soldats mercenaires dans l’ancienne armée ottomane. Ils s’étaient surtout illustrés durant les guerres balkaniques de 1876 à 1878. 

Iznogoud, le personnage de Goscinny et Tabary, est le Grand Vizir, avide de pouvoir, qui souhaite « devenir calife à la place du calife »par tous les moyens. L’action se situe à Bagdad mais l’Empire ottoman a régné aussi en Mésopotamie. Et le personnage d’Iznogoud pourrait bien être un Turc, ne serait-ce que par son grand nez, caricature classique des Turcs et sa petite taille.

Jeremy Seal dans A fez of the heart rappelle une autre forme de célébrité du nez soi-disant turc dans Mac Beth de Shakespeare, acte IV, scène 1 où les sorcières préparent une potion dans un chaudron bouillant et dont les ingrédients ne sont autres que :

« Ecaille de dragon, dent de loup,

Momie de sorcière, estomac et gueule

Du requin dévorant des mers,

Racine de ciguë arrachée dans l’ombre,

Foie de juif blasphémateur,

Fiel de bouc, branches d’if

Cassées dans une éclipse de lune,

Nez de Turc et lèvre de Tartare… »

3-4-Le stéréotype du guerrier, du conquérant

DansLa Maison dorée de Samarkand de Hugo Pratt, il est fait allusion à un pays en proie à de multiples divisions en raison du Traité de Sèvres qui vise à démanteler l’Empire Ottoman suite à leur alliance avec l’Allemagne pendant la première guerre mondiale. La bande dessinée laisse entendre que l’on ne sait plus très bien pour quelle raison on combat : la création d’un grand Empire turcophone musulman ou d’une patrie turque.

 

CONCLUSION

Le clinquant, la splendeur, caractéristiques de la Turquie pendant les Turqueries se sont plus ou moins effacés face à l’impact des idées développées pendant le Siècle des Lumières. L’image de la Turquie, après avoir suscité la fascination, puis le respect des Européens, provoque la peur, l’horreur et finalement la moquerie. Au fur et à mesure que l’Empire Ottoman perd de son prestige, les critiques apparaissent comme pour justifier la chute de cet empire. 

Pour mieux montrer que notre vision de la Turquie est encore fortement influencée par ces clichés, il suffit de poser ne serait-ce que cinq questions : où se situe la Turquie ?, quelle est la capitale de la Turquie ?, quel est son régime politique ?, le port du voile est-il obligatoire pour les femmes ?, quelle est la langue du pays ?.

Non, la Turquie n’est pas un pays arabe ; la capitale n’est pas Constantinople, rebaptisée depuis Istanbul ; il s’agit bien d’un pays laïc et non religieux ; le Turc est écrit avec un alphabet latin.

Le tourisme n’est pas mentionné comme à l’origine de stéréotypes car le touriste est censé non pas développer des clichés mais plutôt les confronter avec la réalité. Cependant certains clubs de vacances dans le Sud de la Turquie « enferment » leurs clients dans des tours d’ivoire et jouent beaucoup avec ces images figées de la Turquie.

La situation du travailleur turc immigré n’est pas non plus évoquée comme source de stéréotypes car il s’agit d’une situation de fait et l’imaginaire n’entre plus en jeu, et on suppose que le pays d’accueil et la communauté turque se fréquentent et se connaissent mieux.

De plus les éventuels stéréotypes se rapportant au travailleur immigré sont moins liés avec la Turquie qu’avec sa situation de travailleur immigré.

L’ « imaginaire » fait donc bien appel à l’imagination, à des idées qui ne reposent pas sur le réel. Ainsi la littérature, la musique, la peinture, le cinéma voire la bande dessinée ont créé cet imaginaire du Turc. Tout un chacun a ou avait des images de la Turquie sans pour autant s’être rendu en Turquie.

Le Turc dans l’imaginaire européen a finalement peu évolué depuis le Siècle des lumières et l’interprétation donnée de certains faits d’actualité révèle encore l’influence de ces images. Finalement on pourrait en arriver à se dire comme. André Breton : »L’imaginaire est ce qui tend à devenir réel ».



BIBLIOGRAPHIE

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Caumery, Pinchon Joseph Porphyre, Bécassine chez les Turcs, Paris, Gautier-Languereau, 1978

Hélène Desmet-Grégoire , Le « Divan » magique, L’Orient turc en France au XVIIIe siècle, Paris, Editions L’Harmattan, 1994

Géo, Turquie Ottomane, N°123, mai 1989

Goscinny René, Tabary Jean, La tête de turc d’Iznogoud, Paris, Editions Tabary, 1991

Grosjean Didier, Roland Claudine, Wintz Nicolas, Moi, Barberousse : pirate et roi de Barbarie, capitan pacha de la flotte ottomane, seigneur des seigneurs, Paris, Casterman, 1989

Billy Hayes, Midnight Express, E.P. Dutton, 1977, traduit par Danielle Michel-Chich, Editions Presses de la Cité, 1986

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Molière, Le Bourgeois Gentilhomme, Bordas, Paris, 1984

Pascal, Pensées, Bordas, Paris, 1984

James Pettifer, The Turkish labyrinth, Atatürk and the new Islam, Penguin Books, 1998

Hugo Pratt, Corto Maltese, La Maison Dorée de Samarkand, Casterman, 1986

Jeremy Seal, A fez of the heart, travels around Turkey in search of a hat, Picador, 1995

Shakespeare, Othello, Mac Beth, Le roi Lear, Garnier-Flammarion, Paris, 1964
Shakespeare, Othello, Notes by John Drakakis, Longman York Press, 1989

Marcus Stein, adaptation française de Isabelle Lavaud, Assimil évasion, Le Turc de poche, Assimil, 1997

Günter Wallraff, Tête de Turc, Editions de la découverte, 1986

Yerasimos Stéphane, Les Turcs, Orient et Occident, islam et laïcité, Editions Autrement, 1994

SITOGRAPHIE

www.afp.com

www.monde-diplomatique.fr/index/pays/turquie

www.nouvelobs.com


 

 

[1] Stéphane Yerasimos, Les Turcs, Orient et Occident, islam et laïcité, collection Autrement, 1994
[2] Jeremy Seal, A Fez of the Heart, Picador, 1995, P283
[3] Stéphane Yerasimos, Les Turcs, Orient et Occident, Islam et laïcité, collection Autrement, 1994, P33