Laetitia Cardon

Maîtrise FLE

 

 

 

 

 

 

 

 


Les stéréotypes algériens dans Elise ou la vraie vie :

étude et proposition méthodologique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur Chevrel

Préjugés, stéréotypes et re I-

Laetitia Cardon

Maîtrise FLE

 

 

 

 

 

 

 

 


Les stéréotypes algériens dans Elise ou la vraie vie :

étude et proposition méthodologique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur Chevrel

Préjugés, stéréotypes et représentations interculturelles

dans la gestion des apprentissages des langues vivantes

Année 1999- 2000
Table des matières
0

 

 

I.   Les stéréotypes attribués aux Algériens :                                                    3

1.        Des sauvages                                                                               4

2.        Des analphabètes                                                                    4

3.        Un peuple de Mohammed, de bicots, de crouillats…                         5

4.        Des fainéants                                                                              5

5.        Des menteurs                                                                              5

6.        Des incapables                                                                           6

7.        Des voleurs                                                                                 6

8.        Des hommes agressifs et violents                                  6

9.        Des  effrontés                                                                            7

10.      Des amants de qualité                                                          7

II. Les références au contexte historique et social :                                 9

1.        La guerre d’Algérie                                                               9

2.        Les conditions de vie de la communauté algérienne                     11

3.        La situation des couples mixtes                                     13

4.        Areski, un personnage qui détruit les stéréotypes                         14

III.                                                                                      Propositions pédagogiques  15

1. Lectures préliminaires                                                              15

2. La sensibilisation à l’implicite d’un texte en langue étrangère  17

3. L’acquisition d’une autonomie                                              19

CONCLUSION                                                                                                                         21

 


INTRODUCTION

 

 

Par tradition, la France est considérée depuis des siècles comme une terre d’asile. Cependant, un vieux fond de xénophobie persiste et resurgit de temps à autre. Il se révèle surtout par le recours à des stéréotypes, qui mettent à distance les communautés étrangères. Certains prétendent qu’ils n’ont pas souhaité la venue de celles-ci. La grande mutation économique n’aurait pu cependant s’effectuer sans les Algériens, les Portugais, les Africains…, aides inestimables à la construction de notre société moderne et qui n’ont pas cessé depuis de l’enrichir par la mosaïque de leur culture.

Dans les années 50, leur statut de main d’œuvre et, pour les Algériens, leur statut d’ennemi, les tint à l’écart des réformes sociales. On ignore alors l’aspect proprement humain de l’immigration. Ces hommes placés au cœur du progrès n’ont pas accès aux bénéfices que procure celui-ci. Elise ou la vraie vie retrace la vie de ces étrangers, en l’occurrence des Algériens, que la guerre d’Algérie expose à la terreur des rafles qui s’ajoute à leur misère quotidienne.

 

L’étude de ce roman de Claire Etcherelli s’effectuera à lumière des stéréotypes qu’il véhicule. En 1967, quelques années après les « événements » d’Algérie et l’arrivée massive d’Algériens, l’auteur met en scène la société ouvrière des usines Citroën, rapportant l’attitude des Français xénophobes opposés à Lucien, Elise, Henri, Anna et Gilles et celle des Algériens fainéants, agitateurs… et autres stéréotypes incarnés en partie par Mustapha, opposé à Areski, l’homme d’honneur.

L’observation de ces différents groupes nous permettra dans un premier temps de découvrir l’image de l’Algérien dans la société française des années 50- 60. Puis j’envisagerai une programmation méthodologique en vue de la lecture de ce roman en classe de FLE.

 

Si j’ai choisi ce roman, c’est qu’il me paraît être un bon outil pour aborder la difficile notion de tolérance et qu’à l’heure où l’on parle de la prochaine grande vague d’immigration, programmée en 2005, le passé se doit d’être redécouvert pour qu’existe une prise de conscience des mécanismes de marginalisation. Que les apprenants soient issus d’une société industrialisée ou d’une société en voie de développement, chacun peut y trouver un enseignement.

Edition utilisée : collection 1000 soleils, Gallimard, 1982.

 

I.                  Les stéréotypes attribués aux Algériens :

Si Henri dit à Lucien : Tu ne peux pas raconter ce que tu vois, ce que tu entends ? Décrire les rapports entre Algériens et Français au niveau du prolétariat (p. 136), le roman se charge de remplir cette tâche, mettant en valeur la condition des Algériens.

J’ai choisi dans cette partie d’effectuer un relevé exhaustif de tous les éléments permettant de discerner les stéréotypes attribués aux Algériens. Dans une majorité des cas, les stéréotypes ne sont pas exprimés de manière explicite. Si on peut lire parfois des termes tels que voleurs et fainéants, il faut en général dégager le stéréotype de données éparses, de gestes, de comportements… En effet, il est nécessaire de reconstruire un schème abstrait à partir d’indices disséminés dans l’ensemble du texte.

 

S’il est en général nécessaire d’effectuer un travail de déchiffrement pour mettre à jour les stéréotypes, il existe dans le roman un passage qui les révèle directement. Suite à une mauvaise manipulation, la chaîne s’est arrêtée, obligeant l’interruption du travail des ouvriers. Les étrangers, entraînés par Mustapha, en profite pour se distraire un peu. Elise observe la scène et imagine les pensées des Français de l’atelier :

Daubat contourna le cercle. Ce soir, il dirait à sa femme : « Aujourd’hui, il a fallu se farcir un concert des ratons. » L’autre, le grand régleur à lunettes, devait penser : « Mon fils est là-bas, et eux, ici, ça chante et ça rigole. » Ceux-là qui auraient dû les accepter, les reconnaître, les avaient repoussés, eux qui clamaient dans leurs congrès : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. » Des sauvages et leur musique de sauvages. Des norafs, comme ils disaient. Une marque pire que l’étoile jaune sur le cœur des juifs. Les hommes aux couteaux dans la poche, les fainéants, voleurs, menteurs, sauvages, cruel, sales, des norafs. Ce soir leur journal rapporterait « des Nord-Africains attaquent une épicière ». Et, plus loin, sous une image édifiante, « des Français musulmans saluent le ministre résident ». Dans les deux cas, des chiens. Ou de bons chiens fidèles, affectionnés, caressés, ou des chiens enragés. Mais pas plus. Rien ne ferait jamais admettre à Daubat, au régleur, à bien d’autres, que les norafs étaient leurs égaux. C’était une génération perdue. Il faudrait prendre l’autre, celle de Marie, et, comme Lucien l’avait souhaité, recommencer à partir d’elle. (pp. 235-236)[1]

Situé vers la fin du roman, ce passage résume les différentes caractéristiques attribuées aux Algériens.

Je vais à présent rassembler les indices qui confirment la catégorisation des Algériens en insistant sur les procédés d’écriture utilisés. Les titres des parties correspondent aux stéréotypes repérés.

 

1.      Des sauvages

A plusieurs reprises, les Algériens sont associés à des animaux. A la vue des étrangers couchés sur la laine de verre, Daubat s’exclame: Vous croyez que ce sont des hommes ? Ils ont de la corne à la place de la peau.(p. 86) Tout comme leur peau, leurs yeux n’ont pas un caractère humain. Elise, décrivant Mustapha, lui trouve L’œil noir et rond d’un animal curieux.(p. 91) L’image du serpent est également évoquée. Mustapha, ses  bourrelets autour du cou,[…] ressemblait à un charmeur de serpents.(p. 100) Cependant il reste ici considéré comme un homme, le serpent étant l’animal qui caractérise l’atelier, ses outils et la chaîne, elle-même comparée à un serpent : A ma droite, un serpent de voitures avançait lentement, mais je n’osais regarder.( p. 77)

L’animalité des Algériens s’exprime essentiellement à travers les cris qu’ils émettent au passage des femmes :

Nous avançâmes, enjambant des chariots et des caisses, et quand nous arrivâmes devant les rangées des machines où travaillaient un grand nombre d’hommes, un hurlement s’éleva, se prolongea, repris, me sembla-t-il, par tous les ouvriers de l’atelier.

Gilles sourit et se pencha vers moi.

-       N’ayez pas peur. C’est pour vous. Chaque fois qu’une femme rentre ici, c’est comme ça.

Je baissai la tête et marchais, accompagnée par cette espèce de « ah » rugissant qui s’élevait maintenant de partout. (pp. 76-77)

Ces cris deviennent hurlements et rugissements. De plus, l’emploi du terme espèce (cette espèce de « ah ») enlève aux cris toute humanité. Elise ne reconnaît pas ces sons auxquels s’ajoutent les gesticulations de Mustapha, qui comme un petit animal s’agite à l’approche d’une représentante du sexe opposé :

Mustapha gesticulait, criait et Areski me le montra en riant. Quand le groupe fut passé, ils reprirent tous le travail, mais Mustapha, très excité, allait et venait, montait, descendait, puis finit par se laisser emmener dans la voiture qui partait à l’avant. […] Et il siffla d’admiration. (pp. 128-129)

 

 

2.      Des analphabètes

La personne chargée de l’embauche du personnel lance à l’un des Algériens venus se présenter : Tu sais lire, écrire, compter ?(p. 74) L’accumulation des verbes selon un rythme ternaire agit comme un engin de destruction : toutes les compétences intellectuelles de base ne peuvent pas être développées par les Algériens, dont la présence et la possession d’un journal prouve pourtant le contraire.

 

3.      Un peuple de Mohammed, de bicots, de crouillats…

Le propre des stéréotypes est d’enfermer les individus dans des catégories, de leur enlever toute individualité. Ce procédé de catégorisation est d’autant plus frappant pour les Algériens qu’on leur attribue à tous le prénom de Mohammed :

Tu t’appelles comment ? Répète ? C’est bien compliqué à dire. Tu t’appelles Mohammed ? et il se mit à rire. Tous les Arabes s’appellent Mohammed. Ca va, bon pour le service. (p. 75)

Les surnoms  de crouillats, de bicots, de norafs et de ratons[2] participent également à étouffer toute individualité et mettent en valeur la haine éprouvée à l’égard de ces hommes. Même le délégué syndical parlait des « crouillats », des « bicots », et leur en voulait de n’avoir pas participé à la grève pour les cinq francs d’augmentation. (p. 165)

 

4.      Des fainéants

Daubat, ne manque pas de se plaindre du comportement des Algériens qui selon lui s’arrêtent toujours avant l’heure (p. 89) et qui ne manquent pas de s’offrir des pauses supplémentaires au détriment du travail :

- Ils vont trop vite. Pour s’avancer, ils font dix voitures à la file, n’importe comment, pour s’asseoir et aller fumer une cigarette dans les cabinets.(p. 87)

            Le comportement effectif de Mustapha semble justifier les plaintes de Daubat :

Mustapha traînait, oubliait une voiture, courait vers le haut de la chaîne en jurant. Parfois il me faisait un signe et rattrapait la voiture où il posait son bourrelet en quelques secondes.(p. 105)

Mustapha avait posé sa boîte sous le tableau de bord et fumait béatement. C’était interdit. Il avait fermé les yeux.(p. 106)

Mustapha n’était plus là déjà. Il se préparait à sortit cinq minutes à l’avance.(p. 109)

Areski lui-même en parle comme d’un fainéant (p. 99).

 

5.      Des menteurs

Corollairement à la fainéantise, le mensonge les caractérise. L’infirmière ne veut pas être dupée et commence la consultation par la question : Qu’est-ce que tu vas me raconter ? (p. 104) Bernier est également convaincu que les Algériens possèdent tous ce vice et refuse, avec le plaisir de l’homme que l’on ne peut pas tromper, toute autorisation de se rendre à l’infirmerie :

Monsieur, dis-je, il y a un ouvrier qui est malade. Il ne peut pas travailler.

-         Qui ? demanda-t-il avec un joyeux sourire.

-         Celui qui pose les rétros. Areski.

-         Ah, et alors ? dit-il amusé.

-         Il devrait aller à l’infirmerie.

-         Eh oui, ils veulent tous aller à l’infirmerie. Avant, c’était les waters. Ne vous en faites pas pour lui, mademoiselle.

Il tapota ma main.

-         Je ne donne plus de bon de sortie. J’ai des ordres. Sauf pour un accident ou si le type tombe par terre. Les autres sont des simulateurs, des tricheurs. Je les connais.

-         Mais c’est inhumain.

-         Eh doucement, mademoiselle Letellier, dit-il, en perdant son bon sourire. Retournez à votre place et ne vous occupez pas de ça. (p. 124)

 

 

6.      Des incapables

Seuls trois Français travaillent dans l’atelier : Daubat, Elise et le régleur, présenté comme le seul professionnel de l’atelier (p .85), contrairement à autrefois (p. 87[3]). Les étrangers ne sont en aucun cas considérés comme des professionnels, mais comme une main d’œuvre sans cervelle, avec laquelle il est difficile de faire du bon travail (p.86[4]) Le régleur attribue ainsi les défauts de montage à leur incompétence :

Mais aussi, éclata-t-il, faut voir ce qu’on m’a donné pour poser ça ! Des ratons, rien que des ratons. Ils ne connaissent rien au boulot, et avec ça, d’une paresse… (p. 140)

La seule chose qu’on leur accorde de savoir faire : causer des accidents (p. 164[5]).

 

7.      Des voleurs

Daubat n’a aucune confiance en les Algériens. Quittant sa vareuse et l’accrochant à un clou il menace : Attention Mohammed, si je vois que tu y as touché. (pp. 148-149) 

 

8.      Des hommes agressifs et violents

Daubat et le régleur mettent en garde Elise contre les Algériens qui n’hésitent pas selon eux à se venger d’une remarque concernant un travail mal fait (p. 82[6]). L’attitude de Mustapha semble confirmer leurs présomptions. Celui-ci se montre agressif avec Elise alors que celle-ci lui sourit (p. 93[7]) et il n’hésite pas à en venir aux mains avec Daubat :

Mustapha protesta, cria, puis saisit Daubat par le col de sa veste. Alors Areski sauta d’une voiture, tira Mustapha en arrière et lui fit lâcher prise. (p. 127)

 Une autre fois, alors que Daubat interpelle Mustapha qui a fait une grosse raie sur la peinture d’une voiture :

- Si tu le dis au contremaître, je t’attends à la sortie, je t’ouvre le ventre et je te mange la viande.

L’autre avait pâli. Il y croyait. (p. 237)

 

9.      Des  effrontés

A l’agressivité de Mustapha s’ajoute son impudence. Malgré son retard, il ne supporte pas les reproches de Bernier auxquels il répond par une démarche très digne (p. 117) qui conduit Bernier à lui supprimer sa prime. Mais qu’à cela ne tienne : - Oh, fit Mustapha dédaigneusement, j’attends pas après. Un autre jour, il interpelle Elise sans aucune retenue pour lui demander, l’œil inquisiteur les raisons pour lesquelles elle portait sa blouse si longue (p. 93). L’attitude de Mustapha confirme ainsi ce que pense les Français xénophobes, qui, comme le montre l’exemple p. 87, interprètent la majeure partie des actes des Algériens comme des signes d’effronterie, voire de rébellion. Dans ce passage, Daubat interpelle un Algérien dans le vacarme de la chaîne. Celui –ci ne répond pas. Daubat interprète son silence comme une bravade :

- Eh toi, viens voir un peu ici ce que tu as fait.

  Le dos ne bougea pas.

- Notez, notez, me dit Daubat. Tant pis pour sa prime.

Daubat n’envisage à aucun moment qu’il n’a peut-être pas été entendu.

 

10.   Des amants de qualité

Les origines méditerranéennes et le physique des Algériens attire l’attention des Françaises en recherche d’exotisme. Areski a aimé l’une de ces femmes qui lisait tous les jours dans son journal un feuilleton en image, ça s’appelait « La passion du Maure ». Et ça lui était monté à la tête. Elle mêlait ça avec les souvenirs de son père qui avait été clandestin pendant la guerre contre les Allemands (p. 159). Il explique à Elise les raisons de cette attirance en lui révélant l’image stéréotypée de l’amant Algérien :

Que veux-tu, pour les Français, nous sommes des déchaînés sexuels, et pour les nôtres, les Françaises sont des championnes du… raffinement. Quelques-uns s’accouplent pour ces raison-là. Je préfère te dire qu’il y a souvent déception, de part et d’autre. Les légendes…(p. 238)

 

 

L’ensemble de ces stéréotypes témoigne de la haine de certains Français à l’égard des Algériens. Cette haine s’exprime à plusieurs reprises de manière directe. Le passage le plus frappant est celui où Elise, assise aux côtés d’Areski dans un bar, est observée par un homme coiffé de la casquette des employés de métro :

- Moi, dit-il, très fort, j’y foutrais une bombe atomique sur l’Algérie.

Il me regarda de nouveau, l’air satisfait. Son voisin n’était pas d’accord. Il préconisait :

-       … Foutre tous les ratons qui sont en France dans des camps.

A la sortie d’Elise, l’homme à la bombe fit un pas vers elle. (p. 151)

Dans chaque bar Elise et Areski rencontrent des regards qui les poussent à fuir[8] et il arrive parfois à Elise d’imaginer les pensées qu’ils évoquent :

Mais que fait la police ? Voir un de ces types-là s’asseoir à vos côtés, dans un endroit convenable où vous avez donné rendez-vous à quelque belle fille que vous raccompagnerez dans votre voiture garée tout prés de là, voir un Arabe accompagné d’une Française ! – Elle est française et boniche assurément, ça se devine à son allure. On est en guerre avec ces gens-là… Que fait la police ? Non, pas les faire souffrir, nous sommes humains. Il y a des camps, des résidences où les assigner. NET-TO-YER Paris. Celui-ci a peut-être une arme dans sa poche. Ils en ont tous… (p. 176)

Dans le vestiaire, Elise rencontre la même hostilité. A son entrée, elle peut entendre : … elle marche avec les Algériens. (p. 174) Or, comme elle l’explique elle même :

C’était l’expression d’usage : marcher avec, toujours suivi du pluriel. Et c’était l’injure suprême : marcher avec les Algériens, marcher avec les Nègres… (p. 174)

 

Devant tant de haine, les Algériens tentent de comprendre l’attachement des Français à l’Algérie, mais la discussion entre Areski et Si Hacène apporte l’explication :

- Il ne faut pas confondre. Les Français ne nous détestent pas. Même là-bas, certains nous aiment.  (Areski)

-       C’est l’Algérie qu’ils aiment, mais pas les Algériens.  (Si Hacène, un voisin dans son village)

-       Le français aime l’Algérien comme le cavalier son…

-       Sa monture, termina Areski. C’est un proverbe de chez nous. (p. 226)

 

A travers l’observation des références au contexte historique et social, nous allons tenter de comprendre ce qui conduisit les Français à conférer à la communauté algérienne une image stéréotypée dénotant dégoût et haine.

 

 

 

 

II.               Les références au contexte historique et social :

Parallèlement à ces stéréotypes, des éléments du contexte historique et social nous sont révélés. Confrontés aux stéréotypes, ils permettent de montrer l’ampleur des malentendus qui ont multipliés les discordances entre la culture française et la culture musulmane. Les conjonctures politiques, économiques, sociales et l’éloignement culturel sont en effet à l’originstify'>            Elise et Areski doivent  cacher leur amour, afin de lui permettre d’exister. Leur avenir ? Ils l’envisagent en province, chez la grand-mère. Mais Elise tarde à prévenir celle-ci de leur arrivée par peur de sa réaction et la disparition d’Arski, qui s’ajoute à la mort de Lucien, met un terme à la « vraie vie d’Elise ».

 

Elise ou la vraie vie ne se limite pas à donner une image stéréotypée de l’Algérien, mais participe à détruire cette image par la mise en scène de personnages tels qu’Elise, Lucien, Henri, Gilles mais aussi Areski, ce dernier s’opposant en tous points à ces caractéristiques dont il est censé être pourvu.

 

4.      Areski, un personnage qui détruit les stéréotypes

Areski s’oppose en tous points à l’image stéréotypée des Algériens. Il travaille vite et bien[13] et ne se laisse pas distraire par les événements et les personnes environnantes[14]. Au grand étonnement d’Elise, il parle très bien le français[15] et contrairement à Mustapha, il ne s’emporte pas malgré les insultes, mais sait garder son calme[16]. L’opposition entre Mustapha et Areski est manifeste dans différents passages. Page 105, tandis que Mustapha traîne à poser ses bourrelets, Areski travaille avec une grande rapidité. De plus, si chaque matin Mustapha

accepte volontiers un morceau du croissant d’Elise, Areski d’en manger :

-       Pas moi, dit Areski. Je ne mange pas le matin.

-       Moi oui, dit Mustapha. (p. 126)

En remerciement du médicament que lui donna Elise pour soulager son mal de tête, Areski lui offre chaque matin un croissant enveloppé dans un papier de soie. Il n’est donc ni ingrat, ni profiteur… Lucien lui-même le considère comme un homme d’une grande valeur. Alors qu’Elise désire repartir pour sa province, il lui parle d’Areski :

 Areski va te regretter. Tu sais, tu as bien choisi, c’est le type le plus valable de tout l’atelier, peut-être même de l’usine. Avec Gilles. (p. 169)

            Le comportement d’Areski ne permet en aucune façon de le rapprocher d’une quelconque bête, même si les traits de son visage peuvent prêter à comparaison :

Du visage et de son expression, j’allais dire qu’ils me font penser à quelques anima. J’ai les choix des comparaisons, les yeux de loup, le profil d’aigle. Mais non, le visage d’Areski est un visage humain, changeant… (p. 196)

 

Par la mise en scène du personnage d’Areski, l’auteur cherche à casser l’image stéréotypée des Algériens et ainsi à mettre en garde contre toute catégorisation. Il s’agit là d’une leçon de citoyenneté.

 

 

 

III.           Propositions pédagogiques

Avant d’aborder l’étude du roman, il est nécessaire de préciser aux apprenants que Claire Etcherelli, née en janvier 1934 à Bordeaux, a connu l’enfer des usines automobiles. Tout comme ses personnages, elle travailla dans une chaîne de montage à Paris. S’il ne s’agit donc pas d’un document authentique, on peut cependant insister sur l’expérience personnelle de l’auteur, qui confère à son texte un intérêt culturel. Elise ou la vraie vie est une fiction en prise avec le passé historique de la France que les apprenants peuvent en partie découvrir à travers sa lecture.

 

1. Lectures préliminaires

Afin de situer les personnages principaux, en l’occurrence Elise et Lucien, la lecture de quelques extraits significatifs de la première partie du roman sera proposée. Les apprenants pourront ainsi découvrir le milieu social, la personnalité et les rêves de ces deux provinciaux, aspirés par la capitale. S’ils sont d’un bon niveau et s’ils aiment lire, ils pourront éviter ce morcellement par une lecture complète de l’œuvre.

J’ai sélectionné quatre textes, de longueur diverse, que j’introduirai chaque fois afin d’apporter les éléments nécessaires à leur compréhension. Je répondrai ainsi aux questions : qui sont Marie-Louise, Henri et Anna ? En ce qui concerne les événements absents de nos textes, les apprenants pourront les découvrir en formulant des hypothèses de lecture. L’élaboration de ces dernières participe à la construction des compétences de lecture chez un jeune apprenant. Lire répond en effet à une dynamique qui consiste à confirmer ou infirmer des hypothèses.

 

-         pp. 10 à 12 : Cette année de mes quinze ans […] autant d’images de ce que j’appelais la vie droite, et qui se graveraient en lui, le marqueraient, lui créant l’habitude, puis le besoin de cet équilibre.

Le récit de l’enfance d’Elise et de Lucien insiste sur les rapports entre ces deux orphelins. Elise, l’aînée, est prête à tous les sacrifices pour ce petit frère qui refuse ses gestes d’affection. Si elle se comporte comme une mère attentive et possessive, Lucien ne veut pas jouer le rôle du fils  qui contenterait ses désirs.

 

-         pp. 29 à 33 : - C’est Henri ?

   - Oui, c’est Henri. Tu l’avais reconnu ?

[…] Nos esprits avaient déjà bougé, nos corps suivraient bientôt.

Ancien camarade de classe de Lucien, Henri resurgit dans leur vie après ce long silence sui s’instaura après l’accident : fasciné par la personnalité de son camarade, Lucien se bessa délibérément afin de gagner son estime. D’estime il n’en eut point, Henri ne manifesta que de l’indifférence. Avec le retour d’Henri, apparaissent chez Lucien des aspirations révolutionnaires. Il rêve de la vraie vie.

 

-         pp. 59- 60 : Fini de dormir, de manger, de travailler. […] La vraie vie ne pouvait de commencer.

Lucien est parti pour Paris, abandonnant sa femme Marie-Louise et leur fille Marie. Il a fait la connaissance d’Anna, révoltée elle aussi. Il écrit à Elise de venir le rejoindre afin qu’elle connaisse la vraie vie. Seule vision qui l’attriste : l’usine.

 

-         pp.72 à 74 : Le trajet n’en finissait pas. […]  Elle aboutissait à un grand terrain vague au fond duquel s’élevaient plusieurs immeubles neufs.

Jusqu’ici Elise a travaillé comme dactylographe. Elle n’a jamais connu la chaîne et ses cadences. En manque d’argent, elle se résout à accepter un poste dans l’usine Citroën où travaille déjà Lucien.

 

Ces lectures préliminaires étant faites, on peut entreprendre un ensemble d’activités se construisant autour de l’image stéréotypée des Algériens. Je n’ai pas la prétention de décrire de façon détaillée les séances de la séquence consacrée à mon projet, mais je vais tâcher d’en donner les grandes lignes . Je dois préciser que les deux premières parties de ce dossier seront entièrement réinvesties dans mise en œuvre méthodologique.

 

2. La sensibilisation à l’implicite d’un texte en langue étrangère

Lire Elise ou la vraie vie en s’attachant aux stéréotypes algériens offre un double intérêt : culturel, puisque, mis en parallèle avec les références au contexte historique et social, les stéréotypes mettent en valeur le statut précaire des Algériens et leurs conditions de vie difficile ; mais aussi linguistique, car la perception des stéréotypes ne se fait pas de manière directe.

Afin d’aider les apprenants à déchiffrer l’implicite du texte, à percevoir le racisme qui se cache dans tel geste décrit ou telle parole rapportée, à dégager les stéréotypes convoqués, l’étude détaillée de différents textes peut être effectuée. Il s’agira donc d’observer les éléments linguistiques que l’auteur utilise pour apporter du sens.

 

 

L’embauche :    p. 74 (voir annexe pour l’extrait complet)

 

Objectifs : Relevez les signes qui témoignent des préjugés du gardien, érigés en stéréotypes.

 

1- Les apprenants relèveront les gestes du gardien

a. Le mouvement de la porte

 A huit heures, un gardien à casquette ouvrit la porte et la referma vivement derrière lui.

- Relevez les verbes utilisés. Que pensez-vous de ce choix ?

Les deux verbes ouvrir et refermer, employés dans la même phrase et de manière rapprochée, insistent sur le l’ouverture momentanée de la porte, vision renforcée par l’utilisation de l’adverbe vivement qui caractérise le verbe refermer.

Ce simple mouvement rend prévisible le refus du gardien d’embaucher des étrangers : la porte de l’entreprise ne leur est pas ouverte. Notons que la casquette est un indice culturel, qui renvoie au milieu ouvrier.

Comme le suggère cet exemple, ce travail permettra de revoir ou de découvrir certains éléments linguistiques, qui seront toujours rattachés aux effets qu’ils peuvent produire. La grammaire ne doit pas être étudiée pour elle-même, mais en vue de mieux comprendre le sens d’une phrase ou d’un texte.

Ex : On insistera sur le rôle des adverbes, qui ont la particularité d’apporter une précision sémantique sur un verbe, un nom, un adjectif…  ,l’ensemble de la phrase. La nature des précisions qu’ils ajoutent est variée ainsi que leur morphologie. On distingue les adverbes de manière, d’intensité, de mesure et de lieu.

 

      b- Le mouvement de la tête

Il n’y a pas d’embauche, dit-il en secouant la tête.

L’auteur ne se limite pas à l’incise dit-il. Il indique, par le recours au participe présent, le geste qui accompagne la parole : geste qui révèle sa singulière détermination.  

Þ travail sur les incises et le participe présent.

 

            c- Le mouvement du corps

Le gardien s’approcha et lui cria dans la figure.

L’agressivité du gardien est mise en valeur par l’emploie des deux verbes coordonnées et conjugués au passé- simple. Remarquons l’usage du complément dans la figure, qui témoigne du statut social du gardien.

Þ travail sur la coordination et les valeurs du passé- simple.

           

d- Le mouvement des yeux

Il me regarda des cheveux aux chaussures.

En français, ce mouvement doit être interprété comme péjoratif. Il ne se fait pas de dévisager quelqu’un. Effectué par le gardien, il montre la grande méfiance de celui-ci.

Þ travail sur l’interprétation des gestes des Français.  

 

e- L’ouverture de la porte

Et il m’ouvrit la porte vitrée.

Le verbe ouvrir n’est plus cette fois suivi du verbe refermer. Cette distinction avec le mouvement initial du gardien permet de clore ce passage, en insistant sur la différence de traitement entre Algériens et Français.

Þ travail sur la grammaire textuelle : les effets de reprise et de clôture.

 

2- Nous nous intéresserons dans un second temps à deux des répliques du gardien :

-         Qu’est-ce que tu veux ?

-    Tu sais lire, écrire, compter ?

La première permettra de travailler sur les emplois du tutoiement et du vouvoiement français, tandis que la seconde, sera prétexte à découvrir les effets de la juxtaposition sur le rythme et le sens d’une phrase française.

 

Conclusion :

            La volonté de dégager les stéréotypes mis en œuvre dans ce passage, permet d’effectuer un travail sur l’implicite des textes français. L’apprenant doit apprendre à déchiffrer celui-ci à travers l’observation des différents éléments linguistiques mobilisés. Cet objectif aboutit à l’étude de nombreux points de grammaire, phrastiques, textuelles ou simplement de mots, qui peuvent être sélectionnés en fonction du profil des apprenants.

 

            Deux autres textes pourront être étudiés de la même façon : la visite médicale (p. 75) et l’attitude de Daubat vis à vis des Algériens, observée pour la première fois par Elise (pp. 80-81). L’épisode de la visite médicale révèle l’infantilisation des Algériens et leur catégorisation. Celui relatif à Daubat, témoigne également d’une catégorisation, mais à l’infantilisation se substitue la déshumanisation. C’est par l’observation d’éléments linguistiques porteurs de sens que les apprenants pourront aboutir à ces conclusions et dégager les stéréotypes qu’ils sous-tendent.

 

3. L’acquisition d’une autonomie

A la suite de l’étude de ces textes, on pourra demander aux apprenants de lire le roman de façon fractionnée à partir de la page 81. Ils devront être attentifs aux références historiques et sociales, dont nous discuterions en classe, et tenter de relever les différents stéréotypes, qu’ils classeront en grandes catégories, telles celles que j’ai proposé en exemple dans ma première partie. Ils devront alors justifier leurs choix, en insistant sur les marques linguistiques qui les ont décidés, à l’instar de ce qui a été fait en classe lors des étude détaillées.

Ex : p. 106 : Mustapha avait posé sa boîte sous le tableau de bord et fumait béatement. C’était interdit.

L’adverbe béatement transforme le simple acte de fumer en un geste de rébellion, mis en valeur par le recours à un aphorisme, qui marque nettement l’opposition entre l’interdiction de fumer et l’acte de Mustapha.

            L’explicitation en classe des éléments linguistiques inconnus sera poursuivie, ainsi que la révision des éléments connus.

Ex : L’aphorisme se caractérise par la structure « C’est… », qui résume de manière concise une idée, une théorie ou un sentiment, ainsi mis en valeur.

 

            Parallèlement à la lecture fractionnée du roman, on pourra envisager un travail sur les actes de langage pour lesquels l’implicite est primordial. En effet, il est rare que l’on exprime clairement ses intentions lorsque l’on s’adresse à une personne. On dit volontiers « Il est 20 heures. » sous-entendu si l’on parle à un enfant : « Va te coucher. », ou à un adulte : « C’est l’heure des informations. Peux tu changer de chaîne ? (ou allumer le téléviseur) ». Selon le pays, les codes implicites ne sont pas les mêmes. Pourtant leur connaissance, qui relève du culturel, est nécessaire à une bonne compréhension, d’où une bonne communication.

 

La lecture du roman peut paraître fastidieuse. Il faudra bien sûr tenir compte du niveau des apprenants. Si celui-ci est satisfaisant, je pense que lire Elise ou la vraie vie dans sa quasi intégralité participe à se familiariser avec la langue, à consolider les compétences de compréhension globale, à enrichir le vocabulaire, mais aussi, plus simplement et avec autant d’importance, à développer le plaisir de la lecture.


 

CONCLUSION

 

L’étude des stéréotypes algériens est l’une des entrées qui peut être choisie pour lire Elise ou la vraie vie. Ce choix offre un grand intérêt en classe de français langue étrangère, car il permet d’acquérir des compétences culturelles. L’étude du vocabulaire et de la syntaxe ne sous-tend en aucun cas la lecture de l’œuvre, mais découle de l’appréhension du contexte historique et social de la France dans les années 50-60, et de l’observation des rapports existants à cette époque entre les ouvriers Français et étrangers. Le plaisir de la lecture est ainsi préservé, ce qui est conforme à la mission de l’enseignant.

 

Pourtant Elise ou la vraie vie ne s’attarde pas sur la vie privée de la communauté algérienne, sur ses us et coutumes qui choquent certains Français, hostiles, car ignorants de la culture musulmane, xénophobes, car convaincus de l’universalité de leur façon de penser. La lecture du Gone du Chaâba, écrit en 1986, permet d’entrer dans l’intimité de cette culture, puisque l’auteur, Azouz Begag, entraîne son lecteur dans les bidonvilles de la banlieue lyonnaise des années 1950, où il passa son enfance.

Dans le cas de cette œuvre, l’observation se porterait sur les autostéréotypes algériens, favorisés par la distance avec les événements et la disparition du Chaâba. En effet, c’est avec beaucoup d’humour qu’Azouz Begag décrit sa communauté, ses principes, son organisation, ses colères et ses joies … Il crée envers ses personnages un élan de sympathie et fait de son œuvre une arme contre l’intolérance.

 



[1] J’ai choisi de faire ressortir en gras les éléments importants des extraits relativement longs.

[2] pp. 82 ; 131 ; 151 ; 235-236.

[3] p. 87 : Autrefois, c’étaient des professionnels qui faisaient ça ; trois voitures à l’heure. Maintenant, sept.

[4] p. 86 : […] On ne peut pas travailler avec ces gens-là. Enfin, s’ils vous embêtent, nous sommes là.

 

[5] p. 164 : Ces étrangers, soupira-t-il, ils ont le chic pour les accidents.  

[6] p. 82 : D’autant qu’avec les ratons c’est pas facile. Si vous signalez leur mauvais travail, ils vous font des histoires.   

[7] p. 93 : Pourquoi vous vous foutez de moi ? demanda-t-il avec colère.

[8] p. 179 : Quel froid, oui. Il aurait fallu rester dans un café. Mais dans un café avec un Arabe …c’est gênant. Les gens te regardent. Les petites rues noires, c’est plus discret. 

   p. 132 : J’étais avec un Algérien. Il avait fallu le regard des autres, l’expression du garçon qui prenait la commande, pour que je m’en rendisse compte.

 

[9] Cette pancarte est traduite p. 95 : « Ne touchez pas »

[10] p. 132 : Areski me fit un signe. Nous descendîmes.

 p. 160 : Je voulais te voir, mais je ne pouvais pas. Je ne veux pas te parler devant les autres. (Areski)

[11] p. 141 : Il vint derrière moi et me dit très vite : A tout à l’heure, je vous attends.

[12] p. 134 : J’étais satisfaite que personne ne nous ait vus ce soir-là.

 

[13] p. 105 : Il travaillait vite et bien.

[14] p. 107 : Il me regarda avec la plus complète indifférence.

[15] p. 143 : Comment parlez-vous aussi bien le français ?

[16] p. 157 : Malgré les insultes, Areski reste calme en apparence.