Ghernaout Souad                                                                                Année 1999/2000

Maîtrise de Français Langue Etrangère

Module : Préjugés et stéréotypes

M. Chevrel

 

 

 

 

 

 

 

 

Les stéréotypes arabes dans la culture occidentale

 

et française en particulier.

 

 

 


 

 

 

 

 


Plan :

 

 

I)                  L’image ou les images de l’Arabe :

 

 

A)    L’élaboration des préjugés et des stéréotypes

B)    La figure de l’ouvrier Nord-Africain

C)    La figure du travailleur immigré

D)   La femme maghrébine

E)    La figure du jeune « beur »

F)     Immigré, Arabe, musulman et intégriste

 

 

 

II)               Origines, construction, persistance des stéréotypes :

 

 

A)    Une première rencontre conflictuelle

B)    L’image de l’Arabe et de l’Islam dans les manuels de la IIIè République

C)     L’Islam et sa représentation dans l’enseignement secondaire français

D)   La relève médiatique

 

 

 

III)            Identité nationale : l’Autre insupportable

 

A)    L’Autre, le barbare

B)    Implications pédagogiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction :  

 

A quoi pense-t-on, en France et en Occident en général quand il est question de l’Arabe, des musulmans et de l’Islam? Au désert, avec des chameaux et des bédouins ? Au luxe et à la sensualité des califes, sultans et pachas qui vivent dans un monde des Milles et une Nuits ?  Ou encore, aux quartiers de certaines villes dont les marchés regorgent de denrées exquises et de tapis fabuleux ? Non ! On songe – et ce sont là des images plus terrifiantes et plus cruelles- à la main tranchée du voleur, à la lapidation qui sanctionne l’adultère, ou encore au fanatique, au barbu « intégriste », sanguinaire, égorgeur de français en Algérie ou à l’immigré misérable, au « beur-dealer », plongé dans la drogue.

Vu de la rive Nord de la Méditerranée, « l’Arabe » et sa culture en général apparaissent complètement étranges, avec des règles, des lois, des coutumes et une logique totalement différentes de celles auxquelles les Français sont habitués. Et cela ne vaut pas que pour le passé. Autrefois, l’ignorance et la méconnaissance mutuelles furent des difficultés majeures pour se rencontrer, pour établir un dialogue ; ce qui pouvait justifier les images stéréotypées à l’égard des musulmans et des arabes. De nos jours, alors qu’il est évident que les contacts se sont multipliés et que de profonds changements sont intervenus dans les rapports entre les deux entités, les préjugés et une certaine hostilité demeurent souvent bien enracinés. A côté d’une certaine méfiance, reste l’habitude d’appréhender les réalités en termes de folklore et de mœurs. On met l’accent sur les divergences et l’on dissimule ou l’on oublie les points de ressemblance.

Toutes ces images, ces clichés sur l’Arabe sont ancrés dans les esprits, persistants et permanents et ont survécu à des siècles de laïcisation et plus d’un siècle de laïcité dans le cas de la France. Dans cet exposé nous tenterons donc dans un premier temps de répertorier les différents stéréotypes véhiculés sur l’Arabe, le Nord-africain, l’immigré-maghrébin. Dans un deuxième temps nous tenterons  d’expliquer les origines, la construction et la persistance de ces différents  « stéréotypes» à l’égard de l’Arabe. Puis nous tenterons de démontrer que le discours actuel sur l’Arabe n’est que la reprise d’un discours traditionnel sur l’Altérité, perpétué par des médias qui se nourrissent souvent, même inconsciemment, de stéréotypes millénaires, d’un imaginaire réfractaire, doté de puissants « canaux » d’irrigation, et qui a, de plus la grâce des évènements.

 

 

I)                L’image ou les images de « l’Arabe » :

 

     A) L’élaboration des préjugés et des stéréotypes :

 

Tout d’abord il est clair que les préjugés, les stéréotypes et les clichés naissent de la confrontation d’au minimum deux ethnies différentes et le plus souvent l’une est majoritaire par rapport à l’autre. L’hypothèse générale est la suivante : les statuts majoritaire et minoritaire sont à la fois des statuts concrets et des statuts symboliques. Les majoritaires ont le pouvoir et les minoritaires dépendent d’eux. Dans le cursus économique, les minoritaires se heurtent à des différences de salaire, de qualification et ils ne disposent pas de l’ensemble des droits. C’est en  fonction de cette disproportion d’être, et non de nombre puisqu’ils peuvent être indifféremment plus nombreux ou moins nombreux que le groupe dominant, que l’on adopte les dénominations « majorité et minorité » ; le rapport des minoritaires à la majorité  est recouvert du sceau de la différence. Le majoritaire étant lui-même la référence. Il crée des distances symboliques avec le minoritaire  et l’enferme dans des catégories irréversibles et définitives. Il n’évoquera le minoritaire qu’en référence à son groupe d’appartenance en le dépersonnalisant et en généralisant les comportements individuels. Si le terme catégoriel  désigne bien le réel, il contient en même temps les fantasmes majoritaires. Cette catégorisation, il l’applique à autrui, jamais à soi même ; c’est lui qui définit ce que doit être le minoritaire. Il se dessine antithétiquement par ce qu’il n’est pas. C’est ainsi que se construisent  les préjugés raciaux et ethniques. Dans notre cas le groupe majoritaire, « le Français », possède les caractéristiques suivantes : adulte, blanc, catholique, de classe moyenne, saint d’esprit et de mœurs. Cet individu saint d’esprit, c’est « l’homme de la rue », ni trop intelligent, ni trop stupide, ni trop ignorant, qui organise donc sa perception d’autrui en simplifiant les informations qui sont à sa disposition et en schématisant la réalité.

 

Le style cognitif de la personne à préjugé consiste alors à fonctionner par clichés, par stéréotypes, à décrire les gens dans le cadre de leur rôle social et de l’appartenance à leur groupe ethnique (entité homogène) sans exprimer leurs caractéristiques individuelles propres.

Il met en forme le préjugé en le rationalisant sous des expressions verbales. Beaucoup de stéréotypes se cristallisent autour de certains mots inducteurs désignant des catégories descriptives simplifiées par lesquelles les individus cherchent à situer autrui. Ainsi le stéréotype constitue le cas limite ou caricatural du processus de catégorisation. Le stéréotype prend une forme caricaturale car le sujet ont besoin  de stabiliser les formes du social, de se protéger contre l’angoisse de la différence et de l’abandon des normes.

 

En qualité de différence « l’Arabe » ou « le Maghrébin » affiche une identité et des valeurs qui diffèrent fortement de celles des habitudes du « français ». La question de l’image de l’Autre et de « l’Arabe » en particulier s’avère d’autant plus importante en France que le problème de l’immigration n’a cessé de prendre de l’ampleur ces dernières années. Mais l’ensemble des causes qui sont à l’origine de la production des images sociales sur les populations d’origine maghrébine au sein de la société française, la forme et la signification de ces images résultent également d’une histoire faite de contacts, d’échanges, de confrontations et de conflits, commencée bien avant l’avènement de l’immigration, dans le contexte des rapports entre les Arabes et l’Occident, et en particulier la France, l’Islam et le christianisme et enfin le colonisateur et le colonisé. Aussi il est clair que l’image ou les images des Maghrébins au sein de la société française renvoient aussi aux relations entretenues dans le temps et dans l’espace entre le monde arabo-musulman et l’Occident, notamment la France.

  

     

      B) La figure de l’ouvrier Nord-Africain :

 

Le musulman, l’Arabe, le Nord-Africain, devenu par la suite le Maghrébin, l’immigré, constituent autant de figures et d’images de l’Autre à travers lesquelles se trouvent représentée et étiquetée la population d’origine maghrébine. En fait, suivant les périodes et les enjeux, l’accent sera mis sur telle image plutôt que sur telle autre. Cette image de l’Arabe aujourd’hui est par conséquent plutôt une superposition d’images historiquement situées. L’ensemble des images produites sur les Maghrébins issus de l’immigration renvoie donc bien à des rapports réels dans le passé et le présent et à toute une fantasmagorie sur «l’Autre » imaginaire. Et globalement, celle-ci a plutôt donné lieu à des images négatives, produites, colportées et diffusées par les manuels d’histoire, les voyageurs, les médias, la littérature, les colonisateurs et le café du commerce, à travers les années.

Ainsi, on peut situer les premiers préjugés concernant « l’immigré maghrébin » ou « l’Arabe », sur le territoire français, au début de l’aventure migratoire, c’est à dire entre  1914 et 1918. Ce n’est qu’au cours de la Première Guerre Mondiale, que cette immigration deviendra un phénomène de masse et concernera les trois pays du Maghreb. Certains ont été emmenés comme soldats pour être envoyés ensuite sur le front combattre l’ennemi et défendre la France, d’autres ont été recrutés en tant que travailleurs afin de suppléer à une partie de la main-d’œuvre nationale qui se trouvait sur le front, pour faire tourner les usines et les industries de guerre.

Il s’agissait à ce moment-là d’une immigration orientée vers des objectifs précis et contrôlée dans ce sens, et à propos de laquelle n’étaient pas encore produites des images vraiment négatives. Ce n’est qu à partir des années 20 que vont peu à peu intervenir des changements sur ce plan et qu’à pris forme, au fur et à mesure des années, la figure de l’ouvrier nord-africain dans les représentations sociales dominantes, caractérisée par un certain nombre de traits négatifs, qui ne cesseront de se renforcer avec le temps.

L’Arabe était à l’époque essentiellement  « l’ouvrier de service ». Il est socialement celui qu’on ne voyait pas ou que l’on ne voulait pas voir, cantonné à l’hôtel meublé, à l’usine, au chantier, au fond de la mine. Présent et absent tout à la fois,  l’ouvrier nord-africain est comme maintenu à distance et à résidence , et à l’instar des « classes laborieuses, classes dangereuses » du XIXe siècle, il fait presque peur. Il était celui à propos duquel on ne parlait pas d’intégration dans la société française, car il était considéré ( il se vivait également en tant que tel) en séjour temporaire, en transit, pour tout dire , la valise toujours à portée de la main.

L’étrangeté (dans le sens le plus étrange du terme) de ces travailleurs nord-africains se trouvait d’autant plus renforcée que, pour la plupart, ils vivaient entre eux en hommes seuls, dans la force de l’âge (ce qui pouvait laisser libre cours à toute une fantasmagorie à caractère sexuel à leur sujet), dans des quartiers ségrégués en micro-communautés familiales et villageoises, dans des sortes de quasi-ghettos (aménagés soigneusement à leur égard) ayant peu de contacts avec la société française dans son ensemble, et qui occupaient les postes de travail les moins valorisés socialement. Il était véritablement « l’étrangeté » de l’époque, sur lequel on pouvait dire et penser presque tout et n’importe quoi.

 

Une partie de la presse de cette époque, qui se délectait dans le fait divers et l’événement à sensation, n’aura eu de cesse, à travers  descriptions et commentaires, de créer le stéréotype, le  portrait-robot du Nord-Africain. Ainsi il arrivait, lorsqu’un délit quelconque, un viol, une agression, était commis et que son auteur n’était pas identifié, que l’on en donnât la description suivante ; celle de celui qui nous paraît le plus étrange, le plus marginal, le plus lointain, le plus « étranger », c’est à dire « l’Arabe de service » : « individu de type nord-africain, corpulence moyenne, teint basané et cheveux frisés » Wanted ?

A cette époque la presse quotidienne arrivait à faire croire au public de la métropole que tout Algérien ( un peu moins les Marocains et les Tunisiens) en France est un malfaiteur en train de préparer un mauvais coup ou venant d’en commettre un. L’immigration algérienne étant la plus forte on assimilait plus facilement le Nord-Africain à un algérien. Une impression qui s’est généralisée à partir d’un constat en rapport avec leur situation et leur vie en marge de la société française. Il en résulte néanmoins une impression générale sur l’immigrant algérien ; ainsi, les vêtements avachis, le traînement des jambes, l’expression sévère et impassible de l’ouvrier méditerranéen contribuent à fixer cette image : celle d’un vaurien qui a laissé ses quatre femmes chez lui pour venir en France, contre toutes les règles de la décence et du bon sens, un révolutionnaire. Et voilà comment une image négative de l’immigré s’est construite à coups de faits divers et de représentations nouvelles.

 

En créant un « type-physique » des attitudes, des comportements adéquats, cette presse populaire et à gros tirage est ainsi parvenue à donner à l’opinion publique une image du Nord-Africain proche du « barbare-imaginaire ». Les conditions mêmes de ceux que l’on désignait par la catégorie générique de « Nord-Africain », comme pour mieux nier leur identité et l’appartenance nationales d’Algériens, de Marocains et de Tunisiens qui vivaient, on l’a vu, presque en marge de la société globale, étaient, il est vrai, de nature à renforcer leur étrangeté et l’hostilité à leur égard. Et c’est dans ces conditions que finalement on identifie les     « Nord-Africains » ou «Arabes » au milieu dégradé dans lequel il vit, milieu dans lequel on l’y a aussi contraint de vivre.

Cette représentation de l’ouvrier nord-africain,  va prendre corps jusqu’au début des années 60, malgré quelques modifications qu’apportent la guerre d’Algérie et la participation des Algériens de France à la lutte de libération nationale, les faisant apparaître de façon ambiguë à la fois comme hommes capables d’engagement et d’action pour leur liberté, mais aussi comme « fellagas égorgeurs. En fait, on commençait à appliquer l’image de la brutalité aux Nord-Africains. Avant 1914, les colporteurs ( = vendeurs de tapis de toutes les couleurs et de toutes les tailles !) étaient vus comme de grands enfants effarouchés suscitant curiosité et sympathie ; la guerre avait révélé ensuite leur patriotisme et surtout  leurs vertus belliqueuses.

 

L’immigration s’étant longtemps conjuguée au masculin, ce sont d’abord des images de l’homme seul qui ont dominé dans les représentations sociales , y compris lorsque l’immigration s’est transformée, en partie, en immigration familiale.

 


 


                       

       C) La figure du travailleur immigré :

 

C’est dans ce contexte que va apparaître, au cours des années 60-70, la figure du travailleur immigré et, en même temps , le qualificatif  de « Maghrébin », qui se substituera peu à peu à celui de « Nord-Africain » . A partir de là interviendront non seulement les origines ethniques, importantes jusque là, mais aussi et surtout la condition et le statut social dans la perception de cet Autre-Maghrébin-immigré au sein de la société française. Dans les années 70 l’immigré est vu comme « travailleur » dans toutes les circonstances de sa vie et dans les années 80, il est d’abord perçu comme immigré  dans le cadre même de son travail.

 

Celui-ci n’est plus le « sidi », le « larbi » d’avant l’indépendance mais ils demeurent le « bicot » et le « bougnoule » des années antérieures. D’ailleurs, les caractéristiques que l’on attribue à la génération d’après les indépendances des pays du Maghreb n’étaient plus les mêmes que celle des générations précédentes , et du reste, parmi celles-ci, on trouve plus de scolarisés, avec une autre conscience de leur identité nationale, culturelle et religieuse. De même leur participation sociale dans l’ensemble de la société apparaît plus importante. Il n’empêche que des traces des représentations de ce passé de l’étranger (ici le Nord-Africain) ont continué de subsister. C’est que l’idéologie qui a pris corps dans l’histoire de l’immigration maghrébine et de la colonisation, sur fond d’exploitation et de domination économique et politique, est restée tenace.  En effet, nul doute que la période coloniale a été déterminante et s’agissant de notre sujet il est clair que les images de l’Arabe, du musulman et surtout de « l’indigène colonisé » se sont combinées, transposées et superposées dans le  temps. Et, d’une certaine façon , l’immigré est venu confirmer le colonisé tel que l’imaginaire des colonisateurs l’avait produit dans le cadre d’une complexité de rapports de distance et de proximité, de sympathie  et de rejet entre le colonisateur et le colonisé. C’est à dire « un individu  analphabète, sans qualificatif et sans qualification, ouvrier spécialisé, manœuvre fait pour les grosses besognes, corvéable et exploitable à merci, travailleur de force et force de travail, tout en corps et en physique, sans passé, sans culture. »

 

 « Quand on regarde vivre le colonisateur et le colonisé, note A.Memmi, on découvre vite que l’humiliation quotidienne du colonisé et son écrasement collectif ne sont pas seulement économiques. Le petit colonisateur , le colonisateur pauvre se croyait, tout de même et en un sens  il l’était, réellement supérieur au colonisé ; objectivement et non seulement dans l’imaginaire. Ceci faisait également partie du privilège colonial ». On aurait pu s’attendre à ce qu’un jour ce sentiment disparaisse complètement ou du moins, qu’il s’estompe quelque peu une fois l’indépendance de chacun des pays du Maghreb acquise. Or il semble que cela n’a pas vraiment été le cas , si l’on tient compte de la façon dont est perçue et comment est traitée la population d’origine maghrébine en France. En effet, à quelques nuances près dans diverses classes sociales en France on retrouve le même esprit de supériorité que décelait A.Memmi chez le colonisateur pauvre à l’égard du travailleur immigré maghrébin , y compris au sein de la classe ouvrière . Les conséquences de la guerre d’Algérie et l’arrivée massive des rapatriés allaient encore aggraver l’hostilité à l’égard des Nord-Africains et en particulier des Algériens. Certes, il ne faut pas noircir  complètement le tableau : des liens de solidarité, de sympathie et même d’amitié ont toujours existé entre des immigrés et la population française, mais force est de constater (et les enquêtes d’opinion effectuées périodiquement le prouvent) que l’image du « Maghrébin » reste globalement négative.     

Cela s’explique aussi par le fait que les pays du Maghreb font parti du tiers monde et des pays sous-développés, c’est à dire qu’ils sont classés au bas de l’échelle dans l’ordre économique mondial. Ils restent les « Autres » de l’Occident et en tant que tels ils sont considérés comme inférieurs.

Il en est ainsi de l’idée d’infériorité appliquée au Maghreb laquelle, tout en s’exprimant sous différentes formes, est restée peu sensible aux changements sur la durée. Ainsi, ce qu’écrit Alexis de Tocqueville sur « les Noirs américains» peut également s’écrire concernant les Maghrébins : « il y a un préjugé qui porte l’homme à mépriser celui qui a été son inférieur longtemps après qu’il est devenu son égal, à l’inégalité réelle que produit la fortune ou la loi succède toujours une inégalité imaginaire qui a ses racines dans les mœurs ».

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