Cyril  GOURMELEN                                                                     Maîtrise F.L.E. (Année 1999-2000)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TISSE  METISSE :

 

l’interculturel prétexte du spectacle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

U.E. IV - 1er Semestre

Préjugés, stéréotypes et représentations interculturels dans l’apprentissage des langues vivantes

P.    CHEVREL

SOMMAIRE

 

 

Présentation globale

 

 

Méthode et définitions

 

 

Introduction

 

 

Représentations culturelles

 

 

            Ø La cuisine

            Ø De quelques objets et pratiques

            Ø Un exemple qui confine au modèle du stéréotype : le village africain

 

 

Représentation interculturelle

 

 

            Ø « un petit côté entre nous »

            Ø La simplification de la culture

 

 

Hypothèses d’approfondissement

 

 

            Ø La nécessaire question de la gestion politique de la diversité

            Ø Une culture occidentale caricaturale d’elle-même

            Ø Proposition de re-définition du stéréotype

 

 

En guise de conclusion

 

 

Bibliographie

 

 

Annexes

 

PRESENTATION  GLOBALE

 

            Le 11 Décembre dernier se déroulait la septième édition de Tissé Métisse, manifestation originale nantaise qui investit pour une nuit, de 17h à 1h00 du matin, la Cité des Congrès.

            Elle donne accès à la fois à :

                        Ø des expositions,

                                    Ø des stands associatifs,

                                                Ø des animations pour enfants,

                                                            Ø de la danse,

                                                                        Ø du théâtre,

                                                                                    Ø des arts graphiques,

                                                                                                Ø des musiques, ....

            sur la valeur du métissage et sur un thème annuel : cette année, l’utopie.

 

L’organisation de l’espace suit évidemment ce foisonnement : grande halle, gigantesque auditorium et une énorme salle de spectacle accueillent les concerts rassembleurs (Gilles Servat, Wasis Diop, El Sikameya, ...), une multitude de petites salles accueillent les spectacles plus intimistes (cabaret, théâtre, danse, vidéo, performances graphiques, ...), dans les allées de ce labyrinthe se trouvent les stands associatifs, les animations pour enfants, les panneaux d’expositions, ... disséminés par « espaces » (quartier métissé, espace équitable, librairie métissée et finalement restauration métissée) et tout ceci dans un seul espace unificateur : la Cité des Congrès.

 

Les organisateurs estiment à un peu plus de 20.000 personnes, le public accueilli .

 

METHODE ET DEFINITIONS

 

METHODE

 

Pour mener à bien cette analyse, nous avons procédé comme suit :

Après avoir défini notre problématique théorique concernant Tissé Métisse, nous avons été reçu par J.B. DEMOND, notre interlocuteur pour l’ACENER. Notre objectif consistait à établir précisément la démarche qui avait présidée à l’organisation de cette manifestation.

A la croisée donc de notre problématique et des finalités affichées, nous nous sommes rendus le 11 Décembre à la Cité des Congrès, dès le début d’après-midi, afin d’avoir la possibilité de rencontrer les responsables d’associations dans une ambiance plus sereine, quoique déjà échauffée par l’imminence de l’ouverture. Aidé en cela par une étudiante licenciée en sociologie de manière à donner de la rigueur méthodique aux entretiens, nous sommes allés à la rencontre des représentations en projet. Durant la soirée, nous avons observé attentivement et interrogé des connaissances ou des individus de passage, nous essayant même à la réalisation d’un document audiovisuel, dont le résultat s’est avéré assez médiocre.

Depuis cette date, nous avons croisé d’autres témoignages, recueillis cette fois avec le recul du temps écoulé depuis la fête. Nous sommes également allé consulter les bandes enregistrées de la radio associative Alternantes ( six heures de direct, pendant Tissé Métisse, avec des rencontres et des échanges qu’il nous était impossible de réaliser ). Enfin, nous avons été reçu par R. TEFFAHI, notre interlocuteur pour le C.I.D., afin de confirmer ou d’infirmer des hypothèses que nous avions pu avancer.

 

DE QUELQUES DEFINITIONS

 

Au cours de  notre étude, nous avons été sensible également à un problème de terminologie, au premier rang duquel la définition essentielle du concept de culture  (renvoyant par là-même aux concepts d’ethnie, de tribu et d’habitus). Nous avons retenu la définition qu’en donne l’ethnologue et poète Michel Leiris ( cité p.18 ). Par ailleurs, nous avons été amené nécessairement à manipuler la définition de stéréotype, que nous nous proposons de re-définir hypothétiquement à la clôture de notre analyse. Enfin, nous proposons des définitions qui nous semblent utiles pour aborder ce qui va suivre.

 

CULTURE

Dictionnaire des Sciences Humaines, ouv. collectif, Paris, Nathan-Université, coll. Ref., 1994

 

Ensemble des connaissances et des comportements (techniques, économiques, rituels, religieux, sociaux, ...) qui caractérisent une société humaine. Il n’existe pas d’hommes sans culture : l’idée d’un homme sans culture est une hypothèse philosophique.

Le mot culture est dans maints ouvrages ethnologiques compris comme synonyme d’ethnie, de tribu, de société, de civilisation. En 1952, Kluckhohn et Kroeber dénombraient 300 définitions.

 

Ä ethnie : mot forgé en 1897 par Vacher de la Pouge pour réunir race et culture en une même entité

groupement d’individus appartenant à la même culture (même langue, même coutumes, ...) se reconnaissant, se désignant et agissant comme tels.

L’ethnie ne peut-être définie comme une unité figée.

Dériv. : ethnicité, comme revendication de l’appartenance à une collectivité spécifique.

 

Ä tribu : pour certains, groupe homogène, autonome du point de vue politique et social, supposé descendre d’un même ancêtre par filiation unilinéaire et occupant un territoire propre.

            (quasi synonyme de clan localisé)

           pour d’autres, l’unité la plus vaste qu’on trouve dans les populations dont s’occupe traditionnellement l’ethnographie, constituée de groupes plus réduits tels que clans localisés, sibs (= tout clan qui n’a pas de territoire propre et qui ne peut donc tirer sa cohésion des « liens du sol » ), lignages, ...

          (quasi synonyme d’ethnie)

 

Ä stéréotype : schéma perceptif spontanément associé à certaines personnes ou à certains objets, qui permet de les situer socialement, de les classer.

Par extension, ensemble de catégories descriptives simplifiées - ou clichés - au moyen desquels nous distinguons les autres.

(le préjugé induit une connotation négative d’évaluation, de discrimination)

 

Ä habitus : concept très ancien réactivé par St Thomas et les scolastiques puis par Bourdieu

désigne la disposition par laquelle un individu est conduit à s’approprier quelque chose qui lui est extérieur, et plus précisément, toute disposition ou acquis incorporé de façon durable à la personne qui s’avère capable de générer à son tour une infinité de pratiques et de discours.

 

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Madeleine GRAWITZ, Lexique des Sciences Sociales, cinquième édition, Paris, Dalloz, 1991

 

            Ensemble des valeurs, des façons de vivre et de penser de tous les membres d’une société.

= revêt un caractère restreint, géographiquement limité, accentuant les particularités et vertus sociales

La culture, ce n’est pas seulement Flaubert ou Fauré, c’est la défense des droits de l’Homme, le statut de la femme, la notion de profit, le respect de la nature, le civisme, le sens du travail, ...

Culture populaire ? S’agit-il d’une culture pour le peuple ou du peuple ? Peut-il exister une culture populaire dans une société de masse industrialisée ?

 

Ä ethnie : (1927) groupement naturel caractérisé par des traits communs somatiques, linguistiques ou culturels et le sentiment d’appartenance de ses membres.

            Opposé à race par son caractère spontané, non biologique et son contenu sociologique et psychologique.

 

Ä tribu : A Rome, groupement institutionnalisé à l’intérieur de l’Etat

Groupe ne correspondant pas à des critères précis, unité la plus grande composée de groupes plus réduits tel que le clan. Organisée généalogiquement, selon un système de parenté, sous l’autorité d’un chef. Les membres parlent généralement la même langue.

 

Ä stéréotype : perception ou jugement rigide et simplifié d’une situation, d’un groupe ou d’une personne. Procédé d’économie pour ne pas remettre en cause ses jugements (Allport).

 

Ä habitus : ensemble de dispositions durables où sont intégrées les expériences passées. Il fonctionne comme une grille (matrice) de perceptions, jugements, actions, capables d’inspirer des activités différentes grâce à la possibilité offerte par le système de résoudre des problèmes variés, mais cependant analogues, en profitant des expériences précédentes dont les résultats ont permis la correction.

            Habitus de classe : illusion de spontanéité, de liberté de penser et d’agir, en fait conforme à des régularités objectives, l’habitus étant lui-même engendré dans et par des conditions objectivement définies par ces régularités.

 

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Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance, Castelnau-le-lez (34), éditions Climats, coll. Micro-climats, 1999

 

« C’est ici toute la différence entre une culture et une mode. Une culture, est certes toujours en évolution, du moins tant qu’elle est vivante : mais cette évolution s’opère à un rythme qui confère à cette culture - tout comme à l’inconscient - une structure nécessairement « transgénérationnelle », ce qui signifie qu’elle définit toujours un espace commun à plusieurs générations et autorise ainsi, entre autres conséquences, la rencontre et la communication des jeunes et des vieux (comme par exemple dans un stade de football, une fête de village ou la vie d’un quartier populaire). La mode est, au contraire un dispositif intra-générationnel et dont le renouvellement incessant obéit avant tout à des considérations économiques. Organiser la confusion systématique entre, d’une part, les cultures durables, que créent les peuples, à leur rythme propre et, d’autre part, les modes passagères imposées par les stratégies industrielles, constitue l’une des opérations de base du tittytainment. » (p.133)

J.C. Michéa est agrégé de philosophie et enseignant à Montpellier

 

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CULTURALISME

1-    la structure de la personnalité est étroitement dépendante de la culture caractéristique d’une société particulière, entendant par culture le système de valeurs fondamentales de al société.

                        Cf Kardiner : « Le moi est un précipité culturel »

 

2-    chaque société tend à se constituer une totalité culturelle originale

 

3- le système de valeurs d’une société tend à être caractérisé par des valeurs dominantes ou modales.

Ce qui n’exclut pas d’employer la terminologie de F. Kluckhohn : existence de valeurs déviantes ou variantes.

 

4- la culture d’une société tend à s’organiser en un ensemble d’éléments cohérents, complémentaires entre eux.

                        Cf effort de Benedict pour dégager des patterns of culture (patrons) et les classer

 

5- L’homme vit dans un univers symbolique créé par lui. Toute réalité est pour lui symbolique. Les jugements, évaluations et perceptions sont tous relatifs au système culturel auquel il appartient

cf pour Herskovits, toute réalité étant perçue à travers un système culturel, la culture est la mesure de toute chose.

Mais

C’est seulement au prix d’une grande simplification qu’on peut admettre la notion de valeurs communes et supposer que ces valeurs sont peu ou prou administrées à tous par la voie de la socialisation.

            Notion de sous-cultures et sous-groupes (locales, sociales, .. sous culture de classe)

 

Suppose que les valeurs et les autres éléments du « système culturel » sont fidèlement intériorisés, et constituent une matière de programme qui viendrait régler mécaniquement son comportement.

            A la valeur culturelle correspondrait un besoin individuel.

 

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STEREOTYPES

            (Nous nous référons ici à la définition établie sur la page Lexique du site web « Patrocle »)

 

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DIFFERENCE / DIFFERANCE

Nous établissons ici une nuance entre différence (de fait) et différance (en acte).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Nous sommes las des spectacles trop fades que ne boursoufle aucune insurrection, en puissance ou en acte, contre la divine « politesse », celle des arts qu’on appelle « goût », celle du cerveau qu’on nomme « intelligence », celle de la vie qu’on désigne par ce mot à l’odeur poussiéreuse de vieux fond de tiroir : « morale ». On se tromperait en nous qualifiant de blasés, mais le fait est que nous en avons assez de ces intrigues toujours pareilles, empruntées à nos façons de vivre, chaque jour plus démonétisées, et qu’il ne nous suffit pas d’agir d’une façon équivalente à celle par exemple, de ces sauvages qui considèrent que la meilleure utilisation possible d’un poteau télégraphique est de le transformer en flèche empoisonnée (car n’est-ce pas à peu près ce que nous faisons lorsque nous changeons un masque ou une statue construite en vue de fins rituelles précises et compliquées en vulgaire objet d’art - injure infiniment plus sanglante que celle faite aux inventions européennes par les sauvages précités, parce qu’elle s’attaque à une mystique fatale et grave, et non à cette télégraphie, fruit d’une science qu’on ne méprisera jamais assez). »

 

Michel LEIRIS, « Civilisation » , in Brisées, Paris, Gallimard, coll. Folio-Essais, (1966 et 1992), (p.33)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

           

 

 

 

 

 

 

 

Tissé Métisse est une manifestation culturelle annuelle née en 1993 sur l’impulsion de trois associations nantaises : le C.I.D. (Centre Interculturel de Documentation), l’A.C.E.N.E.R. (Association des Comités d’Entreprise de Nantes et sa Région) et la F.A.L.44  (Fédération des Amicales Laïques de Loire Atlantique) (voir présentation en annexe 1). Retenons ici la convergence, le mariage, le « métissage » initiaux des échanges interculturels, du monde du travail et de l’intention éducative. Tous les ans, la manifestation se déroule ainsi au début du mois de Décembre, à la Cité des Congrès de Nantes et se veut « d’une part brassage et communication des différentes cultures qui composent notre société française et d’autre part, préservation et respect des spécificités de ces cultures » (annexe 1).

            Et c’est bien à l’aune de cette intention que nous aimerions situer ici notre problématique. En effet, la date de naissance de Tissé Métisse n’est pas innocente : elle correspond explicitement, et tient en cela sa justification initiale, de la mise en place des lois dites « Lois Pasqua », du nom du ministre de l’intérieur de l’époque. On se souvient que celui-ci venait de lancer une vaste réforme du code de la nationalité qu’avaient immédiatement et consensuellement contesté la plupart des associations de défense des droits de l’homme et autres mouvements de lutte contre le racisme et la xénophobie. Dans un climat idéologique où le poids de l’extrême droite se faisait de plus en plus pressant, la mobilisation humaniste prenait corps un peu partout en France. A Nantes, l’ACENER, la FAL et le CID lançaient Tissé Métisse manifestant donc en cela une volonté explicitement politique de promotion, de célébration, de mise en valeur du métissage, comme discours volontariste destiné à contrer le racisme et l’intolérance. Et afin que ce message gagne en puissance, soit percutant, efficace (pour employer la lexicologie communicationnelle), la manifestation ne pouvait être autre chose qu’une fête, une sorte de communion d’un public métissé (origines familiales, sociales, culturelles et de confessions religieuses diverses) réunis à l’occasion de spectacles métissés, d’expositions métissées, d’expressions métissées, de nourriture métissée, ... Or, pour autant, qu’est-ce qui fonde, dans ce cadre précis, ce métissage ? Qu’est-ce qui assure la représentation lisible de ce métissage, du mélange, du croisement des échanges mutuels, si ce n’est la persistance, la revendication, l’affichage clair, efficace et autonome de la différence, et différance des cultures ? Ce paradoxe que nous avons voulu explorer ici, nous mène à l’orée nécessaire d’une sémantique du stéréotype interculturel car si nous estimons avec Jacques Demorgon que « le contact interculturel ne doit pas être pris comme un fait brut qui entraînerait ipso facto des conséquences bénéfiques (suppression des préjugés) ou maléfiques (leur renforcement), il faut savoir quels contacts ont voulu programmer les responsables institutionnels. Et quels contacts ont réellement mis en œuvre les publics concernés. Le contact n’est ni un moyen, ni une fin en soi ; il est une donnée qui prend des sens différents en fonction des volontés profondes des uns et des autres .(...) Ce n’est donc pas le contact comme tel qui renforcera ou diminuera les préjugés » mais à notre sens les modalités de ces contacts, en l’occurrence ici les nécessités de la représentation. En d’autres termes, et dans le cadre symptomatique de Tissé Métisse : comment les cultures assurent-elles leur propre représentation, leur visibilité différente/différante ? comment envisageons-nous la représentation du spectacle interculturel, qui en définitive existe de fait, au quotidien ? quels enjeux pour l’approche interculturelle ?

 

 

Représentations culturelles

 

 

         E.Marc Lipiansky dans La formation interculturelle consiste-t-elle à combattre les stéréotypes et les préjugés ? nous met en garde : l’approche interculturelle ne peut se réduire à l’étude d’une collection de stéréotypes. Sans doute, et peut-être est-ce même là le piège dans lequel le Multiculturalisme américain n’a pu s’empêcher de sombrer. En revanche, l’hypothèse que nous avançons ici consiste à dire que toute représentation, toute mise en scène interculturelle, parce qu’elle manifeste en images une co-existence d’identités culturelles distinctes ne peut se départir des traits culturels dominants et simplifiés de ces identités, dès lors clairement repérées. En d’autres termes, la représentation culturelle en ce qu’elle est expression d’une identité en image ne peut échapper à la construction, à l’usage et à l’entérinement de stéréotypes. De ce que nous avons pu étudier dans le cadre de Tissé Métisse il ressort majoritairement que la mise en images d’une culture relève de la cuisine, de certains objets et pratiques « typées ». Nous tenterons d’analyser plus en détails le cas du « village africain ».

 

La cuisine

            Ce qui marque sans doute d’emblée le public un temps soit peu attentif au spectacle qui se déroule sous ses yeux, c’est bien que le « quartier métissé » où se tiennent les stands associatifs est avant tout le lieu de restauration de Tissé Métisse. Aucune association n’y échappe : le collectif de Bellevue, sans conteste la plus fournie en quantité de plats, pâtisseries et autres sucreries « exotiques » ; la Communauté Guinéenne de Loire Atlantique et son « mafé », le plat palestinien, le couscous « du pays », le thé « comme là-bas » et naturellement « l’assiette métissée » avec trois parts de gâteau : le gâteau arabe (du makrout), le gâteau portugais  et le gâteau français (une part de tarte aux pommes). Ce dernier exemple est évidemment le plus symptomatique de la problématique du stéréotype, à la fois simplification et généralisation. A savoir : il s’agissait bien de « l’ » assiette métissée et non pas d’ « une » assiette métissée, tendant en cela à l’universel (toute assiette composée différemment serait nécessairement une hérésie en regard de l’appellation « métissée ») et d’autre part, s’il est difficile pour nous autres occidentaux d’évaluer si le makrout est « le » gâteau arabe, la tarte aux pommes, quant à elle, peut-elle réduire à ce point l’étendue de la cuisine française et généraliser cette réduction ? Le responsable de l’association franco-palestinienne, certes rencontré à brûle pourpoint pendant la manifestation, nous présente ainsi la culture palestinienne en trois traits distinctifs : la calligraphie, la cuisine et la pâtisserie. Evidemment, il faut relativiser ce propos : c’est un avis individuel, subjectif et partial, exprimé bien rapidement et dans des conditions éloignées de la sérénité permettant la reflexion approfondie. Il nous semble en revanche extrêmement significatif, que l’ensemble des associations culturelles présentes à Tissé Métisse aient choisi ce moyen de visibilité identitaire : la cuisine.

Fred, porte parole de la régie de quartier de Bellevue renchérit : « tu sais, quand tu manges un couscous, tu fais déjà du métissage ». Outre le fait que le propos nous semble symptomatique de l’engloutissement des cultures dans une entreprise typiquement occidentale (renouveau, nous le verrons plus loin d’un nouvel avatar du colonialisme), il nous semble qu’émerge ici une dimension saisissante de l’interculturel. La cuisine est certainement, beaucoup de théoriciens l’ont évoqué avant nous, un des moyens les plus « authentiques » d’aller à la rencontre de l’altérité culturelle : savoirs, savoirs-faire, comportements, conduites, croyances, techniques, ... Du reste, les conseillers en économie sociale et familiale qui travaillent dans les « quartiers » privilégient ce mode de rencontre interculturelle entre des individus de parcours extrêmement divers par le partage, l’échange de pratiques différentes/différantes. Mais nous sommes bien alors dans une pratique et non dans une consommation interculturelle et c’est là à notre avis la divergence fondamentale entre pratique et représentation interculturelle. Le métissage se situe-t-il dans l’échange né de la pratique de la cuisine ou dans le fait d’acheter un loukhoum ?1

Du reste, le couscous lui-même est un fameux stéréotype. Outre le fait qu’il résonne de saveurs, de senteurs, d’imaginaire fortement orientalisés, il est réducteur et universalisant : n’importe quel praticien culinaire se réclame de l’authenticité du « vrai couscous » (« là, je t’ai fait un couscous avec ...... mais le vrai couscous comme je le fais d’habitude, ou comme le fait ma mère, ou comme on le fait chez moi (entendu comme au pays), il est fait avec .... ») alors qu’il ne peut y avoir « un » couscous mais « des » couscous. En effet, à l’instar de la paella ou de notre ragoût, le couscous est un plat qui accommode les restes (viande et légumes) avec la céréale la plus répandue. Il n’est pas rare de se faire servir sur la côte marocaine par exemple des couscous ou des tagines réalisés à base de poisson et ne répondant pas en cela avec l’identité du « couscous » véhiculé lors de Tissé Métisse.

Réduite ainsi à la cuisine et à fortiori à certains éléments typiques de la cuisine, la nécessité de visibilité des associations culturelles, dans le cadre de la manifestation, piège la culture elle-même par ce processus en chausse-trappe : d’un côté, la nécessité de représentation pousse les identités culturelles à se crisper sur des imageries culinaires partagées (le couscous est le plat typique de la culture maghrebine) et de l’autre, à contribuer à les véhiculer, à les entériner.

 

De quelques objets et pratiques

            D’autres entités culturelles ont quant à elles cherché à se représenter, à assurer leur visibilité à travers une panoplie d’ « objets typiques ». L’illustration la plus évidente réside sans doute dans la représentativité de la communauté guinéenne qui, outre son « mafé », offrait (à la vente) des statuettes et des vêtements africains comme unique imagerie de la culture guinéenne. Le CRI du Sud (Centre de Recherche et d’Information sur la problématique du développement et des échanges Nord/Sud), quant à lui, avait privilégié l’axe ludique, l’approche des cultures autres par les jeux du monde : « l’awalé » pour l’Afrique, « le karum » pour l’Asie, le « puluck » pour l’Amérique du Sud (originaire des indiens du Guatemala) et « le jeu du fer à cheval » pour les pays du Nord (origine écossaise). Réduites à la fois à des objets et généralisées à des continents entiers : quelle place pour la respiration des cultures ?

A mi-chemin entre la cuisine et l’objet, l’Amérique du Sud était visible par son café, dans le cadre un peu plus politique mais non moins stéréotypé, de l’échange équitable : que l’on revoit la publicité « il est bon ton café gringo ! » ou le petit train dans la cordillère des Andes sur l’air de « El condor pasa » et tout est dit. Les Incas, ou de manière plus contemporaine, le mouvement de Pancho Villa et Emiliano Zapata, quant à eux, avaient une plus haute conception de l’échange équitable. Du reste, on comprend bien ce double mouvement en marche à la fois d’assurer sa visibilité par une image forte et efficace et la nécessité que cette image soit suffisamment parlante pour être convenablement perçue sans difficulté d’interprétation. D’où l’amalgame Amérique du Sud et café qui correspond, on le voit bien à la convergence à la fois d’hétéro-stéréotypes (la manière dont nous réduisons nous la culture d’Amérique du Sud) et d’auto-stéréotypes (la manière dont l’Amérique du Sud se représente elle-même) ; stéréotypes, évidemment, facilement démontables : les amateurs avertis de café savent bien que son origine vient du Yémen et qu’un des meilleurs (très subjectif !) café, aujourd’hui est produit, récolté et torréfié en Ethiopie et que d’autre part, une des boissons les plus goûtée en Amérique du Sud est aujourd’hui le maté, ce qui est finalement plus typique que le café, mais correspond moins à l’imagerie populaire.

Lutter contre les stéréotypes, c’est pourtant l’objectif que s’était donnée l’Association Culturelle Musulmane Nantes Nord : « tu vois, on en a marre que la culture maghrebine soit réduite à la religion musulmane » nous ont-elles affirmé. Aussi, leur affirmation identitaire s’est-elle orientée autour du henné, comme trait culturel distinctif. Outre là encore la réduction et la généralisation d’une pratique autour d’un trait culturel unique et significatif, le henné devenant dès lors par définition un nouveau stéréotype, les panneaux explicatifs (photos et textes) renseignaient le public en ces termes : le henné est une création du prophète Mahomet !... Cette illustration nous semble à nouveau significative de ce paradoxe incurable lié à la nécessité de la représentation imagée. Quand bien même on chercherait à casser les stéréotypes qui collent à la peau, on ne peut renoncer à en substituer de nouveaux : « le diable se mord la queue », on nie la réduction confessionnelle mais on la revendique par un autre biais, on dénonce des stéréotypes sans finalement s’interroger sur son fonctionnement au risque d’en reconduire de nouveaux. Bref, on se retrouve piégé par les nécessités même de la mise en spectacle, de la mise en scène imagée. Le responsable de l’association palestinienne se défend de vouloir juste être à Tissé Métisse un « marchand de soupe », essayant donc de sensibiliser le public à l’ostracisme, aux discriminations, à l’Apartheid dont est victim