Lorsque les explorateurs européens débarquèrent à Tahiti à la fin du XVIII siècle, ils découvrirent un peuple vivant dans un environnement prodigue et bénéficiant d'une grande licence de mœurs. Remarquable était également leur douceur de caractère, leur bon état de santé. Il n'en fallut pas plus à ces visiteurs, moyennant quelques altérations de leurs observations initiales pour transformer Tahiti en paradis terrestre. Le mythe du jardin d'Eden, s'était enfin concrétisé, et avec lui, d'autres mythes similaires.

Ces récits provoquèrent l'enthousiasme de l'Europe et suscitèrent l'intérêt des philosophes des lumières, qui après avoir dénoncé l'opportunisme des voyageurs occidentaux reprirent les récits de ces derniers pour, à leur tour fonder un autre mythe celui de l'homme naturel : homme vivant dans une société aux règles fondées sur les lois de la nature. Cet ordre naturel lui assurait santé, prospérité, félicité. Il était opposé à la société occidentale, à la morale très fortement imprégnée d'interdits, jugée superficielle, corruptrice et génératrice de violence. Ainsi opérèrent-ils un véritable renversement des valeurs: l'ordre moral occidental empêchait l'individu de se conformer aux lois de la nature et de l'instinct, et ceci pour son plus grand malheur.

Ces deux mythes ne cesseraient plus d'influencer le regard que l'homme occidental porterait sur la Polynésie. Ainsi, lorsque le peintre Paul Gauguin relate son séjour de trois ans à Tahiti, n'hésite-t-il pas à conformer son récit aux récits antérieurs.

Dans les années vingt, le mythe polynésien allait, grâce au psychanalyste allemand Wilhelm Reich s'étendre à tout le pacifique. Ayant identifié la répression des instincts sexuels à l'intérieur de la société occidentale comme la base de tous les troubles de santé tant physiques que mentaux, Reich s'empara des travaux réalisés par l'anthropologue Bronislaw Malinowski sur la vie sexuelle des sauvages des îles Trobriand (Mélanésie), et déclara en complète contradiction avec ce dernier, que leur vie sexuelle était libre de tout interdit .Or, lorsque l'on sait qu'un grand nombre de populations du pacifique désignent par le mot " tapu" : tabou ce qui relève du sacré et de l'interdit et qu'à l'instar de bien d'autres civilisations celui-ci ne manque pas de frapper les pratiques sexuelles, on ne peut qu'être frappé par le caractère paradoxal du mythe de la liberté sexuelle totale des sauvages. Ce paradoxe ne laissa pas indifférent le cinéaste allemand F.W Murnau, lorsqu'il tourna à Tahiti même le film Tabou. Ce film présente la société tahitienne comme fondée sur un interdit sexuel total bien que non général.

Voyons à présent les processus par lesquels le mythe polynésien s'est constitué, ce qui nous permettra de dégager son rôle à l'intérieur de notre propre culture. 

Il ne fait aucun doute que les premiers européens à entrer en contact avec les peuples polynésiens furent littéralement subjugués par les conditions de vie et la liberté dont bénéficiaient ceux-ci. Le mythe se constitue donc d'abord dans l'imaginaire et sa composante onirique est essentielle .

L'homme naturel étant comme l'homme occidental petit fils d'Adam, il fallait que le deuxième puisse se reconnaître dans le premier. Aussi les premiers récits insistent-ils non seulement sur les similitudes (physiques ou civilisationnelles) entre les deux peuples, mais encore par d'habiles procédés de compensation parviennent-ils à transformer des aspects de la société tahitienne parfois très éloignés de la civilisation occidentale en similarités.

Grâce à ce travail de simplification, la culture polynésienne pouvait facilement être intégrée aux schémas fondamentaux de la pensée occidentale, schémas basés sur des valeurs binaires, et combinant des éléments opposés, irréductibles les uns aux autres.. Selon la pensée judéo-chrétienne, une série de prescriptions et d'interdictions (la morale), rassemblées sous l'étiquette de bien ,doit permettre à l'homme d'atteindre le bonheur (le paradis), la non observation de ces règles le condamnant au malheur (l'enfer). Le mythe polynésien permet tout en conservant ce schéma de base, de le problématiser en posant la question du bien-fondé de la morale occidentale. La société tahitienne est donc ici instrumentale, elle sert simplement à valider le renversement des valeursquecertains occidentaux opèrent .

La valeur du mythe polynésien est par conséquent intra-culturelle et non inter-culturelle. Il n'est donc pas étonnant que les tenants du mythes polynésien insistent sur l'aspect négatif du contact entre les deux cultures: l'intrusion de la civilisation occidentale à l'intérieur de la société tahitienne représentant toujours une menace pour l'ordre parfait de cette dernière. Les deux sociétés ne peuvent donc subsister que séparées.

Enfin le mythe polynésien fonctionne par réplication .Réplication tout d'abord du mythe édénique, puis enfin réplication à l'identique de lui-même. Il est donc stable.

Nous allons maintenant voir en prenant appui sur les comptes rendus des explorateurs Britanniques et français James Cook et Louis Antoine de Bougainville comments'est forgé ce mythe.

Voici comment James Cook décrit Tahiti :

" Ces îles produisent du fruit à pain, des noix de coco, des bananes, des planes un fruit qui ressemble à la pomme, des patates douces, des ignames, un fruit que l'on appelle eag melloa, et qui est considéré comme délicieux, de la canne à sucre que les habitants mangent crue, une racine de l'espèce du salep que les insulaires appellent piha ; la racine d'une autre plante appelée ether, un fruit contenu dans une gousse comme une fève, que l'on mange rôti comme les châtaignes et que l'on appelle ahi, le fruit d'un arbre qu'ils appellent ouharra, et qui ressemble à une pomme de pin, celui d'un arbre appelé nano, les racines d'une espèce de fougère, et celle d'une plante appelée faïvel. La terre produit presque spontanément, ou avec très peu de travail, tous ces fruits ou plantes. En ce qui concerne la nourriture, on peut dire que ces peuples échappent à la malédiction encourue par nos pères, et ce qu'on ne peut pas au contraire dire, c'est qu'ils gagnent leur pain à la sueur de leur front. La bienveillante nature les a pourvus à profusion non seulement du nécessaire, mais du superflu. Sur les côtes, la mer leur fournit de nombreuses variétés des meilleures qualités de poissons, mais on ne les pêche pas sans un peu de persévérance. " 

Dans cette description que donne Cook de la flore tahitienne, ce qui frappe c'est la prodigalité de celle-ci ; une variété et une surabondance de plantes comestibles semble constituer une ressource alimentaire facilement disponible. Dès lors, si l'on néglige l'effort, fût-il minime, que nécessitent les techniques d'appropriation de la nourriture, on peut facilement conférer auTahitien l'heureux statut d'Adam au jardin d'Eden : Genèse 2,8 " Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l'orient, et il y mit l'homme qu'il avait façonné. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute sorte d'arbres désirables à voir et bons à manger, ainsi que l'arbre de vie au milieu du jardin et l'arbre de la connaissance du bien et du mal ." Quant à l'homme occidental héritier de l'Adam fautif, il est comme son ancêtre condamné pour subsister à un dur labeur : Genèse 3,17-3,19 : " Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre : Tu n'en mangeras pas,... c'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain ."

Si Cook procède par simple comparaison, Bougainville lui décrit clairement Tahiti comme le paradis terrestre : p128 " J'ai plusieurs fois été, moi second ou troisième me promener dans l'intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d'Eden : nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse sans aucun des inconvénients qu'entraînent l'humidité. Nous trouvions des troupes d'hommes et de femmes assis à l'ombre des vergers ; tous nous saluaient avec amitié ; ceux que nous rencontrions dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer ; partout nous voyions régner l'hospitalité, le repos une joie douce et toutes les apparences du bonheur. " 

La nature providentielle semble agencée par une main invisible pour le plus grand agrément de l'habitant. Si la profusion fait naître l'indolence, celle-ci ne génère pas pour autant le désordre comme cela serait le cas en occident et bien qu'à l'intérieur de son cadre naturel le Tahitien soit dépourvu des attributs de la civilisationtels que pouvaient les concevoir les européens, du 18è siècle, c'est à dire essentiellement matériels et technologiques, ils ne manquent pas pour autant de civilité : " tous nous saluaient avec amitié " Nous voyons donc s'esquisser ici un lien implicite entre profusion, indolence ,douceur de caractère, lien qui ne cessera plus de s'affirmer. Dans ses Relations de voyages autour du monde, James Cook fait la même observation : "Partout où nous allâmes, nous trouvâmes les naturels très nombreux et, autant que nous pouvions en juger, ils paraissaient être dans des dispositions très pacifiques."

Abondance, indolence, douceur de caractère ; d'autres éléments viendront s'ajouter à ces trois-là pour former, il faut bien le dire, un véritable paradigme du bonheur. Ces éléments seront la santé, la beauté, la liberté sexuelle. Considérons ce que dit Bougainville sur la salubrité du climat et l'état de santé des Tahitiens.

"...le climat est si sain que, malgré les travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens y fussent continuellement dans l'eau et au grand soleil, qu'ils couchassent sur le sol nu et à la belle étoile, personne n'y est tombé malade. Les scorbutiques que nous avions débarqués, et qui n'ont pas eu une seule nuit tranquille, y ont repris des forces et s'y sont rétablis en aussi peu de temps, au point que quelques-uns ont été depuis parfaitement guéris à bord. Au reste la santé et la force des insulaires qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de lit, l'heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu'ils conservent dans le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de l'air et de la bonté du régime que suivent les habitants."

Naturellement lorsque les maladies surviennent, elles ne peuvent ëtre que limitées, circonscrites, accidentelles, ne mettant pas en cause le caractère salubre de l' île: Bougainville p 141 "Je n'ai rencontré qu'un seul homme estropié et qui paraissait l'avoir été par une chute. Notre chirurgien major m'a assuré qu'il avait vu sur plusieurs lestraces de la petite vérole, et j'avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne leur communiquassions pas l'autre, ne pouvant supposer qu'ils en fussent attaqués." Cook confirme cette observation p56 "Certains habitants de cette île sont affligés d'une sorte de lèpre ou de gale, sur tout le corps. J'ai vu des hommes des femmes et des enfants toutefois en petit nombre atteints de cette maladie au point de ne pouvoir marcher. Je crois que c'est une maladie de famille, car j'ai vu des mères et leurs enfants en être atteints en même temps.

En bonne santé les tahitiens sont également beaux : " Voici comment on peut décrire la personne physique de ces insulaires en général : les hommes sont grands, fortement membrés et bien faits. Un des plus grands que nous ayons vus mesurait six pieds trois pouces et demi.

Les femmes de la classe supérieure sont de la taille des européennes, mais celles de la classe inférieure sont plus petites. La couleur de la peau n'est pas toujours la même, les insulaires de la classe inférieure, qui sont obligés de s'exposer beaucoup au soleil, sont d'un brun très foncé, et leurs supérieurs qui passent la plus grande partie de leur temps à l'abri dans leurs maisons, ne sont pas plus bruns que les habitants des Indes occidentales ou les gens qui y ont résidé longtemps ; certaines femmes sont même aussi blanches que des européennes...

Ils ont tous de belles dents blanches ; la plupart ont le nez épaté et les lèvres épaisses ; leurs traits sont pourtant agréables, leur démarche gracieuse,

Et leur façon d’être envers les étrangers et entre eux est franche affable et courtoise, et autant que j’ai pu en juger, exempte de perfidie, excepté qu’ils volent n’importe qui, et font main basse sur tout ce qu’ils trouvent, avec une dextérité qui ferait honte au plus réputé pickpocket d’Europe. »La santé et la beauté trouvent ici leur prolongement moral dans une droiture et une franchise caractéristiques.

Quant à Bougainville , il n' hesite pas à faire appel aux dieux de la mythologie grecque pour décrire les tahitiens , p141: "le peuple de Tahiti est composé de deux races d'hommes très différentes , qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs et qui paraissent se mêler ensemble sans distinction. La première, c'est la plus nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille: il est ordinaire d'en voir de six pieds et plus. Je n'ai jamais rencontré d'hommes mieux faits et mieux proportionnés ; pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d'aussi beaux modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des européens ; et s'ils étaient vêtus, s'ils vivaient moins à l'air et au grand soleil, ils seraient aussi blancs que nous. En général leurs cheveux sont noirs. La seconde race est d'une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs comme du crin ; sa couleur et ses traits diffèrent peu de ceux des mulâtres. Le Tahitien qui s'est embarqué avec nous est de cette seconde race, quoique son pèresoit chef d'un canton ; mais il possède en intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté. 

Ici le paradigme du bonheur s'incarne en celui de la perfection à la fois physique et morale ce qui permet aux Tahitiens de rejoindre le catégorie des dieux et une fois encore, la perfection est édenique : Ezechiel 28-11 

" Tu étais un modèle de perfection ,

plein de sagesse parfait en beauté,

Tu étais au jardin d'Eden, au jardin de Dieu.

Toutes sortes de pierres précieuses étaient ton manteau "

Mais l'élément qui impressionna le plus les marins occidentaux fut sans doute la liberté sexuelle des autochtones, et le mythe polynésien allait s'articuler autour de celui-ci , avec, comme le fait justement remarquer Eric Fougère, comme pivot central le mythe de la vahiné. En effet, les Tahitiens avaient pour habitude de formaliser le contact entre eux et les étrangers leur rendant visite par des relations sexuelles entre ces derniers et leurs vahinés. Aussi Bougainville baptisa- t- il Tahiti la nouvelle Cythère. Voyons comment Vivès embarqué par Bougainville sur l’étoile comme chirurgien major, décrit une de ces cérémonies de bienvenue à laquelle est convié un des marins ayant pris part à l'expédition p 298

"Les signes de tous les Indiens nous font bien comprendre ce dont il s'agit ; cependant cet usage étant si contraire à ceux établis pour nous , et voulant en être assuré un de nous s'approche de la victime offerte ; il lui fait présent d'une fausse perle, qu'il lui attache à l'oreille, risque un baiser qui lui est bien rendu ; une main hardie et conduite par l'amour s'approche sur deux pommes naissantes ennemies l'une de l'autre, et dignes comme celles d' Hélène de servir de modèle à des coupes incomparables par la beauté et l'agrément de leur forme ; la main glisse bientôt, et par un heureux effet du hasard, tombe sur des appâts cachés encore par un voile ; il est bientôt ôté par la fille elle-même, que nous voyons alors avec le seul habillement que portait Eve avant son péché.

Elle fit plus, elle s'étendit sur la natte, frappa sur la poitrine de celui qui était l'agresseur, lui faisant entendre qu'elle se donnait à lui, et écarta les deux obstacles qui empêchent l'entrée de ce temple où tant d'hommes sacrifient chaque jour ; l'appel était bien trop engageant et l'athlète qui la caressait connaissait trop bien l'art de l'escrime pour ne pas la prendre sur le champ, si la présence de cinquante indiens qui l'environnaient n'eût par un effet de nos préjugés mis un frein à ses désirs violents ; Mais, quelque ardeur qui vous anime, il est bien difficile de surmonter tout d'un coup les idées avec lesquelles on a été nourri ; la corruption de nos mœurs nous a fait trouver du mal dans une action dans laquelle ces gens, avec raison, ne voient que du bien. Il n'y a que celui qui fait ou croit mal faire qui craigne la lumière. Nous nous cachons pour faire une œuvre aussi naturelle : ils la font en public et souvent ; plusieurs français moins suceptibles de délicatesse, ont trouvé, le jour même, plus de facilité à lever les préjugés." 

C'est probablement à Philibert de Commerson, médecin botaniste et naturaliste de l’étoile, que l'on doit la forme définitive du mythe polynésien ,p283:

"...Je reviens sur mes pas pour vous tracer une légère esquisse de cette île heureuse, dont je ne vous ai fait mention qu'en passant dans le dénombrement des nouvelles terres que nous avons vues en courant le monde. Je lui avais appliqué le nom d'Utopie que Thomas Morus avait donné à sa république idéale, en le dérivant des racines grecques(eus et topus, quasi felix locus). Je ne savais pas encore que M. de Bougainville l'avait nommé Nouvelle-Cythère, et ce n'est que bien postérieurement qu'un prince de cette nation, que l'on conduisit en Europe, nous a apprit qu'elle se nommait Tahiti par ses propres habitants.

Sa position en longitude et en latitude est le secret du gouvernement, sur lequel je m'impose le silence, mais je puis vous dire que c'est le seul coin de la terre où habitent des hommes sans vices, sans préjugés, sans besoins, sans dissensions. Nés sous le plus beau ciel, nourris des fruits d'une terre féconde sans culture, régis par des pères de famille plutôt que par des rois, ils ne connaissent d'autre dieu que l'Amour. Tous les jours lui sont consacrés, toute l'île est son temple, toutes les femmes en sont les autels, tous les hommes les sacrificateurs. Et quelles femmes me demanderez-vous ? les rivales des géorgiennes en beauté, et les sœurs des Grâces toutes nues. Là, ni la honte, ni la pudeur n'exercent point leurtyrannie : la plus légère des gazes flotte toujours au gré des vents et des désirs : l'acte de créer son semblable est un acte de religion ; les préludes en sont encouragés par les vœux et les chants de tout le peuple assemblé , et la fin célébrée par des applaudissements universels ; tout étranger est admis à participer à ces heureux mystères ; c'est même un des devoirs de l'hospitalité que de les inviter De sorte que le bon Utopien jouit sans cesse ou du sentiment de ses propres plaisirs ou du spectacle de ceux des autres. Quelque censeur à double rabat ne verra peut-être à tout cela qu'un débordement de mœurs, une horrible prostitution, le cynisme le plus effronté ; mais il se trompera grossièrement lui-même en méconnaissant l'état de l'homme naturel, né essentiellement bon, exempt de tout préjugé et suivant, sans défiance et sans remords, les douces impulsions d'un instinct toujours sûr , parce qu'il n'a pas encore dégénéré en raison."

Une représentation aussi idyllique souleva un grand enthousiasme en Europe où certains écrivains et philosophes dont Diderot, s'emparèrent à leur tour du mythe de la nouvelle Cythère pour le transformer, après avoir dénoncé le contact entre les civilisations, en un nouveau mythe celui de l'homme naturel.

Nous noterons au passage en regardant le sous-titre que Denis Diderot accole à son Supplément au Voyage de Bougainville " Sur l'inconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent pas " que ce nouveau mythe s'articule lui aussi autour du thème de la liberté sexuelle.

Dans ce supplément, Diderot exprime ses conceptions au travers d'un personnage imaginaire, un vieillard tahitien nommé Orou. Homme sensé et sain, il perçoit dès l'arrivée des européens les différences entre les deux civilisations et instaure un lien entre les conceptions morales de ces derniers et l'état malheureux dans lequel ils vivent. A cet état il oppose l'innocence et la pureté de son peuple vivant selon les lois naturelles de l'instinct. La simplicité et le dépouillement ne sont pas vus dans cette perspective comme une preuve d'arriération , de retard de développement, mais comme la preuve de la bonne santé d'une civilisation toute entière.

Voilà comment Orou s'adresse à ses compatriotes, p 328 à 330 :

" Pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour vous les connaîtrez mieux.... Un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils aussi malheureux qu'eux... Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta : "Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive: nous sommes innocents, nous sommes heureux et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous a prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ;

Tu as partagé ce privilège avec nous et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles entre tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs...Laisse- nous nos mœurs ;elles sont plus sage et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon nous le possédons. Sommes- nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim , nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans noscabanes, qu'y manque-t-il à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie, mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras; laisse-nous nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques." 

Comme preuve de la justesse de son raisonnement, Orou parle à Bougainville du bon état physique de son peuple, p330:

" Regarde ces hommes; vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes, vois comme elles sont droites, fraîches et belles...Je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d'une heure; tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre ; et j'ai quatre-vingt-dix ans passés... Nous ne connaissions qu'une maladie : celle à laquelle l'homme l'animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse ; et tu nous en apporté une autre : tu as infecté notre sang ."

Et Orou de poursuivre en dénonçant la morale occidentale culpabilisatrice et inhibante empêchant l'œuvre de la nature de s'effectuer. 

"Il n'y a qu'un moment, la jeune tahitienne s'abandonnait avec transport aux embrassements du jeune Tahitien ; elle attendait avec impatience que sa mère, autorisée par l'âge nubile, relevât son voile, et mît sa gorge à nu. Elle était fière d'exciter les désirs, et d'irriter les regards amoureux de l'inconnu, de ses parents, de son frère ; elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d'un cercle d'innocents Tahitiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses de celui que son jeune cœur et la voix secrète de ses sens lui désignaient. L'idée de crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos jouissances , autrefois si douce sont accompagnées de remords et d'effroi. Cet homme noir, qui est près de toi, qui m'écoute, a parlé à nos garçons ; je ne sais ce qu'il a dit à nos filles ; mais nos garçons hésitent ; mais nos filles rougissent. Enfonce-toi si tu veux dans la forêt obscure avec la compagne perverse de tes plaisirs ; mais accorde aux bons et simple tahitien de de se reproduire sans honte, à la face du ciel et au grand jour. Quel sentiment plus honnête et plus grandpourrais-tu mettre à la place de celui qui les anime ? ils pensent que le moment est venu d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau citoyen, et ils s'en glorifient. Ils mangent pour vivre et pour croître: ils croissent pour multiplier et ils n'y trouvent ni vice ni honte."

Le voyage que le peintre Paul Gauguin entreprend en 1891 vers Tahiti est clairement motivé par la recherche du paradis terrestre évoqué dans les récits des premiers explorateurs. Mais après un siècle de colonisation anglaise puis

française, l'île a bien changé, et il faudra que Gauguin s'enfonce à l'intérieur de l'île moins pénétrée par l'influence occidentale, pour qu'il puisse enfin goûter aux délices de la civilisation naturelle.

"La tradition maorie était morte. C'était bien fini. La civilisation, hélas ! triomphait __ soldatesque, négoce et fonctionnarime.

Une profonde tristesse s'empara de moi. Avoir fait tant de chemin pour trouver cela, cela même que je fuyais ! Le rêve qui m'amenait à Tahiti était cruellement démenti par le présent : c'est la Tahiti d'autrefois que j'aimais. Et je ne pouvais me résigner à croire qu'elle fût tout à fait anéantie, que cette belle race n'eût rien, nulle part, sauvegardé de sa vieille splendeur. Mais les traces de ce passé si lointain, si mystérieux, quand elles subsisteraient encore, comment les découvrir, tout seul, sans indication, sans aucun appui ? ...Ma résolution fut bientôt prise.

Partir de Papeete, m'éloigner du centre européen. Je pressentais qu'en vivant tout à fait de la vie des naturels, avec eux, dans la brousse, je parviendrais à force depatience, à vaincre la défiance de ces gens-là et que je saurais. "

"La vie des naturels" : Dans cet extrait, on voit déjà Gauguin reprendre à son compte l'opposition entre la civilisation et la nature. Tout au long de son récit, il ne cessera de mettre l'accent sur cet aspect et considérera à l'instar des explorateurs et des philosophes du XVIIIème siècle la civilisation comme une valeur corruptrice qu'il opposera lui aussi à l'ordre de la vie naturelle. C'est ainsi que le peintre décrit la réaction d'une européenne lorsqu'il se présente en compagnie d'une jeune maorie à la gendarmerie de Taravao, comme caractéristique de cette opposition, p66 : " A Taravao, je rendis augendarme son cheval. La femme du gendarme, une Française sans malice, mais sans finesse me dit : 

__ Comment ! vous ramenez avec vous une gourgandine ?

Et ses yeux haineux déshabillaient la jeune fille qui opposait une indifférence altière à cet injurieux examen. Je regardai un instant le spectacle symbolique quem'offraient ces deux femmes : c'était la décrépitude et la floraison nouvelle, la loi et la foi, l'artifice de la nature, et sur celle-ci celle-là soufflait le souffle impur du mensongeet de la méchanceté." 

L'apport de la civilisation occidentale est jugé négativement, comme l' élément corrupteur de la culture et destructeur de l'intégrité biolologique des Tahitiens. Paul Gauguin parle en des termes élogieux de la première maorie qu'il rencontre à son arrivée à Papeete,p32 : "Vaitua était une vraie princesse, si toutefois il en existe depuis que les européens ont tout rabaissé à leur niveau "

Lorsque Paul Gauguin veut décrire le mode de vie qui est le sien, après qu'il aura entamé une vie commune avec une jeune Tahitienne, il emprunte lui aussi le discours fabuleux du mythe édénique, pp 68, 69 : "Alors commença la vie pleinement heureuse, fondée sur une assurance du lendemain, sur la confiance mutuelle, sur la certitude réciproque de l'amour ;

Je m'étais remis au travail et le bonheur habitait dans ma maison : il se levait avec le soleil, radieux comme lui. L'or du visage de Teura inondait de joie et de clarté l'intérieur du logis et le paysage alentour. Et nous étions tous les deux si parfaitement simples ! Qu'il était bon le matin, d'aller ensemble nous rafraîchir dans le ruisseau voisin, comme au paradis allaient sans doute le premier homme et la première femme."

Le caractère édénique de Tahiti se retrouve chez Gauguin comme chez ses illustres prédécesseurs dans la prodigalité de la nature, et comme ceux-ci, il

opère lui aussi un renversement des valeurs, pp 38,39 : " Dès le surlendemain j'avais épuisé mes provisions. Que faire ? Je m'étais imaginé qu'avec de l'argent je trouverais tout le nécessaire de la vie. Erreur ! c'est à la nature qu'il faut s'adresser pour vivre et elle est richeet elle est généreuse : elle ne refuse rien à qui va lui demander sa part des trésors qu'elle garde dans ses réserves, sur les arbres, dans lamontagne, dans la mer. Mais il faut savoir grimper aux arbres élevés, aller dans la montagne et en revenir chargé de fardeaux pesants, prendre le poisson, plonger, arracher dans le fond de la mer le coquillage solidement attaché au caillou.

J'étais donc, moi l'homme civilisé, inférieur, pour l'instant, aux sauvages vivant heureux autour de moi..."

Inévitablement, la cohabitation avec les sauvages de Tahiti conduitl'homme occidental à douter et à s'interroger sur la validité de ses propres valeurs, p40 : " Comme [les maoris]pour moi, j'étais pour eux un objet d'observation, l'inconnu celui qui ne sait ni la langue ni les usages, ni même l'industrie la plus initiale, la plus naturelle de la vie. Comme eux pour moi, j'étais pour eux le " sauvage ".Et c'est moi qui avais tort peut-être. »Les valeurs prisées en occident telles l'ardeur au travail deviennent fardeaux inutiles lorsqu'elles sont mesurées à l'aune du paradis tahitien ,comme on peut le voir dans cette conversation que Gauguin entretient avec la princesse Vaitua ,p34 " D'une voix très grave et cuivrée elle se mit à réciter entièrement cette fable de La Fontaine , La cigale et la fourmi.

( Un joli souvenir de son enfance passée chez les soeurs qui l'avaient instruite)

La cigarette était toute partie en fumée ; elle se leva.

__Tu sais Gauguin, me dit-elle, je n'aime pas ton La Fontaine.

__Comment !nous qui l’appelons le bon La Fontaine.

__peut-être est-il bon,mais il m’embête avec ses vilaines morales.

Les fourmis ! et sa bouche indiquait le dégoût.)

Les cigales ! comme je les aime.C’est si beau, si bon de chanter.

Chanter toujours.

Donner toujours...toujours.

Et avec fierté, elle ajouta :

__Quel beau royaume était le nôtre, celui où L’homme comme la terre prodiguait ses bienfaits, nous chantions toute l’année. » Naturellement, ce qui séduit le plus le peintre est aussi la liberté sexuelle. Mais on notera avec intérêt qu'au lieu de considérer celle-ci sous l'angle de la coutume comme Cook et Bougainville, ou de considérer son économie à l'instar de Diderot, il interprète celle-ci comme consubstantielle à la femme Tahitienne.

Et donc le myhe se dégrade en stéréotype : p30 "chez toutes ces Tahitiennes l'amour est tellement dans le sang, tellement essentiel, qu'intéressé où désintéressé, c'est toujours de l'amour . " La stéréotypisation de la sexualité des femmes tahitiennes devient le réceptacle idéal des phantasmes du peintre :p43 "Toutes (les tahitiennes) veulent être prises, prises à la mode maorie (mau,saisir) Sans un mot brutalement ; toutes ont en quelque sorte le désir du viol. " 

Le mythe de la liberté sexuelle totale ne pouvait manquer de retenir l'attention des psychanalystes , ainsi Wilhelm Reich prenant connaissance des travaux que l'anthropologue B. malinowski avait réalisé sur la sexualité des natifs des îles Trobriand , îles mélanésiennes et donc situées comme Tahiti dans le pacifique,

Transforma -t-il la vision d'une société aux mœurs plus libres que celles de l'occident en une société libre de tout interdit sexuel : 

"en 1929, parut l'ouvrage principal de Malinowski : La vie sexuelle des sauvages .Il contient une grande richessede matériel qui mit le monde en face du fait que le refoulement sexuel est d'origine sociologique et non biologique. Malinowski lui-même ne discuta pas cette question dans son livre.Le langage de son matériel en était d'autant plus probant...Je résumerai les points qui nous intéressent ici :

Les enfants des îles Ttrobriand ne connaissent ni le refoulement sexuel ni le secret sexuel. On permet à leur vie sexuelle de se développer naturellement, 

Librement et sans entraves, à travers chaque stade de leur vie, avec une satisfaction totale.Les enfants s'engagent librement dans les activités sexuelles qui correspondent à leur âge.Malgré cela où plûtôt à cause de cela, la société des îles Trobriand ne connaissait, en cette troisième décade de notre siècle, ni perversions sexuelles, ni psychoses fonctionnelles, ni psycho-névroses, ni perversions sexuelles ; le mot vol n'a pas d'équivalent dans sa langue ; l'homosexualité et la masturbation ne signifient rien pour elle , sinon un moyen non naturel et imparfait de satisfaction sexuelle, un signe que la capacité d'atteindre à la satisfaction normale est perturbée. L'éducation stricteet obsessionnelle en vue du contrôle des excréments, qui sape les civilisations de race blanche, est inconnue des enfants des îles Trobriand. Voilà pourquoi les Trobriandais sont spontanément propres, ordonnés, sociaux sans contrainte, intelligents et travailleurs. La forme socialementacceptée de vie sexuelle est la monogamie spontanée sans contrainte, une relation qui peut être dissoute sans difficulté.Ainsi il n'y a pas de promiscuité ....

Il n'existe qu'un groupe d'enfants qui se trouve exclu de ce cours naturel des évènements : ce sont les enfants destinés à un certain type de mariage économiquement avantageux. Ce genre de mariage apporte au chef des avantages économiques, et il est le noyau à partir duquel se développe un ordre social patriarcal...Les enfants destinés à cette sorte de mariage sont, tout comme les nôtres , élevés dans la continence sexuelle ; ils ont des névroses et ces traits caractériels qui nous sont familiers chez nos propres névrosés caractéiels.Leur continence sexuelle a pour but de les rendre soumis.La répression sexuel est un instrument essentiel dans la production de l'esclavage économique.

Ainsi la répression sexuelle chez l'enfant et l'adolescent n'est pas comme le prétendent les psychanalystes, d'accord en cela avec les les concepts traditionnels et erronnés de l'éducation, le préalable nécessaire à tout développement culturel, à la socialité, à l'application et à la propreté ; elle est exactement le contraire. Les trobriandais, grâce à la liberté totale de leur vie sexuelle naturelle, ont non seulement atteintun haut degré de perfection dans le domaine de l'agriculture, mais ont maintenu,étant donné l'absence des pulsions secondaires,un état de choses général à faire rêver n'importe quelle nation européenne de 193O ou de 194O.

Les enfants sains montrent une sexualité spontanée.Les enfants malades une sexualité non naturelle, c'est à dire perverse.Ainsi l'alternative à laquelle nous sommes confrontés en matière d'éducation sexuelle n'est pas :sexualité ou continence, mais : vie sexuelle naturelle et saine ou perverse et névrotique."

On trouve dans ce textede Reich un certains nombres de traits caractéristiques du mythe polynésien :liberté sexuelle totale, asssociée à la santé et génératrice d’ordre sociale, oppositon avec laculture occidentale dont l’obsession de la maîtrise des instincts naturels est sévèrement jugée, l’élément onirique « faire rêver » est également présent.

Cependant, la lecture de l’ouvrage de Malinowski fait apparître une réalité des choses nettement plus contrastée,p53 : Une grande liberté et une parfaite aisance règnent dans les relations sexuelles des indigènes des îles Trobriand.

Un observateur superficiel pourrait même conclure à l’absence de tout frein,de toute entrave . Mais la conclusion serait erronnée, car leur liberté a des limites bien définies. Le meilleur moyen de le prouver consiste à donner une description systématique des différentes phases que l’homme et la femme traversent entre l’enfance et la maturité...

P54-55 « La liberté et l’indépendance des enfants s’étendent au domaine sexuel. En premier lieu, les enfants entendent beaucoup parler de choses se rapportant à la vie sexuelle de leurs aînés et assistent même souvent à certaines de leurs manifestations. A la maison même, où les parents n’ont pas la possibilité de s’isoler,l’enfant a de multiples occasions d’acquérir des informations pratiques concernant l’acte sexuel . Aucune précaution n’est prise pour empêcher les enfants d’assister en témoins occulaires aux rapports sexuels des parents.On se contente tout au plus de gronder l’enfant et de lui dire de se couvrir la tête avec une natte ...

Jeunes garçons et petites filles ont de multiples occasions de s’instruire sur les choses sexuelles, sans sortir du cercle de leur camarades.

Les enfants s’initient les uns les autres aux mystères de la vie sexuelle , et cela d’une manière pratique et directe, et dès l’âge le plus tendre. Ils savent ce qu’est la vie amoureuse longtemps avant d’être capables d’accomplir l’acte sexuel. Ils se livrent à des jeux et distractions qui leur permettent de satisfaire leur curiosité sur la fonction des organes génitaux, et on dirait qu’ils y puisent incidemment un certain plaisir. La manipulation des organes génitaux et de petites perversions telles que la stimulation orale de ces organes : tels sont leurs amusements typiques » Cependant lorsque les jeux infantiles se rapprochent plus ouvertement d’une sexualité adulte,ils tombent sous le coup d’un interdit visuel « L’acte sexuel infantile ou ce qui lui sert de succédané, est considéré comme un amusement innocent...On considère cependant qu’il n’est pas convenable que les enfants fassent cela à la maison. Ils se retirent toujours dans la brousse »

Au moment de l’adolescence, il n’est pas rare qu’un jeune homme et une jeune fille se lient au point de cohabiter ensemble mais ce sera alors dans un endroit situé à l’écart des habitations habituelles.p62 : « Mais cette cohabitation d’un jeune homme et d’une jeune fille dans une maison de célibataire ( bukumatula ) n’est ni permanente ni régulière. Au lieu de partager le même lit toutes les nuits, l’un et l’autre préfèrent des procédés plus furtifs, qui n’exigent pas de concessions à la morale conventionnelle ; autrement dit, ils évitent de donner à leur relation un caractère permanent, parce qu’à partir du jour où le fait serait de notoriété publique, il en résulterait une restriction inutile de leur liberté. « 

Ainsi donc si liberté sexuelle il ya, celle-ci n’en n’estpas moins codifiée, réglementée ce qui permet à Malinowski d’écrire p62 « L’institution du mariage aux îles Trobriand,...,ne présente, à un examen superficiel, aucun de ces traits sensationnels qui font la joie des amateurs de survivances, des chercheurs d’origines et des spécialistes prompts à dépister des contacts culturels .Les indigènes de notre archipel ordonnent leurs mariages aussi simplement et prosaïquement que s’ils étaient des agnostiques de notre Europe moderne : sans bruit, sans cérémonies, sans perte de temps ou de substance. Le nœud matrimonial, une fois noué est solide et exclusif, du moins d’après l’idéal de la loi, de la moralité et de la coutume tribales. Mais comme toujours, la fragilité humaine bien connue imprime à l’idéal de sérieux accrocs. En outre les coutumes du mariage aux îles Trobriand ne comportent malheureusement aucun relâchement intéressant dans le genre du jus primae noctis, du prêt de femmes, de l’échange de femmes ou de la prostitution obligatoire. Les rapports personnels qui existent entre les deux partenaires, tout en présentant l’exemple le plus parfait du mariage en rapport avec la lignée maternelle, n’offrent aucun de ces traits sauvages et sombres qui exercent une si grande attraction sur les amateurs d’exotisme primitif. »Loin de ce que pense Reich, l’échange matrimonial et son corollaire sensuel fondent aux îles Trobriand commeen occident les bases d’un ordre économique « Mais si l’on va au delà de la surface pour mettre à nu des aspect p lus profonds de cette institution...on constatera par exemple, que le mariage impose aux membres de la famille de la femme des obligations économiques permanentes, celle entre autres, de subvenir substantiellement au maintien du nouveau ménage. Au lieu d’avoir à acheter sa femme,l’homme reçoit une dot, souvent aussi tentante que celle d’une héritière européenne ou américaine moderne. Cette coutume du mariage, aux îles Trobriand, le pivot de la constitution du pouvoir tribal et de tout le système économique, bref de presque toutes les institutions » Malinowski semble donc dégager un précepte anthropologique général : la sexualité humaine fait toujours l’objet,à l’intérieur d’un système culturel donné ,de restrictions destinées à l’inscrire

à l’intérieur d’un cadre d’échanges plus vaste aux règles prédéterminées de nature contraignante. 

C’est bien ce qu’avait compris F.W murnau lorsque tranchant avec l’idéalisme

dont était entouré l’île de Tahiti, il choisit celle-ci pour le tournage de son film au titre révélateur « Tabou ».Le film de Murnau sera le dernier d’une œuvre dans laquelle : « Le destin,le déterminisme des conventions,est identifié avec l’ordre social répressif :il brise l’individu, l’anihile, le pousse dans son dernier degréde vulnérabilité et de mort » D ans ce film, le prêtre Hitu proclame une une tahitienne taboue,signifiant pour elle l’interdiction absolue et durant toute sa vie d’avoir des rapports sexuels et pour son bien-aimé Mahati l’impossibilité de réaliser son amour.Afin de soustraire Reri aux assiduités de Mahati, le prêtre l’emmènera en bateau vers un sanctuaire et le jeune homme essayant de la ratrapper périra noyé »

S'il est donc possible de donner deux versions de la vie polynésienne : l'une idyllique et l'autre agréable certes, mais non totalement dépourvue des souffrances et des périls inhérents à toute civilisation, c'est probablement parce que certains en donnent une représentation simplifiée . On pourrait penser à un processus de stéréotypisation classique : "Le stéréotype apparaît avant tout comme un instrument de catégorisation qui permet de distinguer commodément un " nous "d'un "ils" " Amossy,p45 En effet, le nous est bien l'Européen et le il le Tahitien. Cependant, le ils est dans le même temps le nous : Bougainville p141 "Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens". Revenons à la définition que donne Amossy du processus de stéréotypisation "Dans ce processus, le groupe acquiert une physionomie spécifique qui le différencie des autres .Cette uniformité s'obtient par la mise en relief, voire l'exagération des similitudes entre membres du même groupe. Les variables individuelles sont minimisées dans une démarche qui va jusqu'au refus où à l'incapacité de les percevoir." L'uniformisation que les occidentaux opèrent concernant les polynésiens va toujours dans le sens positif. En d'autre termes, ils sont recréés comme des répliques mais des répliques parfaites des occidentaux. Nous n'avons donc pas affaire à un stéréotype, mais bien à l'investissement d'un mythe déjà existant, celui de l'Eden, par l'imaginaire des voyageurs ,des philosophes ou autres penseurs depuis le 18è siècle et de sa projection sur certains peuples du pacifique en vue d'une remédiation aux effets pervers des sociétés de type occidentales.

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http://www.tahitiweb.com/f/sites/polynesia.html : Le guide des meilleurs web sur la polynésie.

http://www.tahiti.com/français/home.html

www.multimédia.com/kaohanuiDes informations sur le festival des Arts aux Marquises pour le Nouvel an

http://www.polynesia.comSite du Polynesian Cultural Center (Hawaï)